Musée du Chateau d'Argent

Lundi 5 Mars 2018

 

 CHATEAU D’ARGENT

Conférences 2O17 – 2O18, par Danielle VINCENT.
 
«  Octobre 1917 - Octobre 2O17 :
 
LA REVOLUTION RUSSE ET LE « LIVRE NOIR DU COMMUNISME’  »
 
Conférences - Entretiens – Débats
 
185, rue De Lattre de Tassigny, 6816O Ste Marie-aux-Mines.
Tél. O6 47 14 67 88
 
 
Suite de la conférence du 5 février 2018
 
 

Lundi 5 mars 2018 

« Octobre 1917 – Octobre 2O17 : la Révolution russe et le Livre noir du Communisme »
(suite)
 
 

Troisième partie:  la classe paysanne, révoltes et répressions.


Le 7 décembre 1917 a été créée la Commission panrusse extraordinaire de lutte contre la contre-révolution, la spéculation et le sabotage, ou Vetcheka et, en abrégé : Tcheka.Son journal, « Le Glaive rouge » (Krasnyi Metch), affirmait, dès la première édition du 18 août 1919 :« Nous rejetons les vieux systèmes de moralité et d’humanité’ inventés par la bourgeoisie dans le but d’opprimer et d’exploiter les ‘classes inférieures’. Notre moralité n’a pas de précédent, notre humanité est absolue, car elle repose sur un nouvel idéal : détruire toute forme d’oppression et de violence. Pour nous, tout est permis car nous sommes les premiers au monde à lever l’épée non pas pour opprimer et réduire en esclavage, mais pour libérer l’humanité de ses chaînes… Du sang ? Que le sang coule à flots ! Puisque seul le sang peut colorer à tout jamais le drapeau noir de la bourgeoisie pirate, en étendard rouge, drapeau de la Révolution. Puisque seule la mort finale du vieux monde peut nous libérer à tout jamais du retour des chacals ! «  (cité dans :  Le Livre noir du Communisme, op.cit. p. 119-12O).

Les centaines de milliers d’exécutions et de déportations dans les camps de Sibérie, subies par la classe paysanne, par les cosaques du Don et aussi, paradoxalement, par la classe ouvrière, reçoivent leur explication à partir des principes exposés dans ce texte, les principes de la police et du gouvernement bolcheviques.

La paysannerie représentait 85 % de la population. Elle était située en majorité dans les pays baltes, en Ukraine et dans le Caucase. Le pouvoir soviétique les considérait comme un milieu dangereux « grouillant d’éléments koulaks, de socialistes-révolutionnaires, de popes, d’anciens propriétaires fonciers », selon un rapport policier de la ville de Toula (op.cit. p. 155).

Les paysans réclamaient l’abolition de la propriété foncière, le partage des terres en fonction des besoins de la population, la liberté de disposer des fruits de leur travail, la liberté de commerce, une communauté villageoise autogérée, et une ingérence minimale de l’Etat dans les affaires paysannes (p. 154).

La « révolution agraire » entreprise par le nouveau gouvernement bolchevique entendait , dans le « Décret sur la terre », abolir la propriété privée paysanne sans indemnité, redistribuer les terres aux cultivateurs, en les mettant à la disposition des comités agraires locaux. De ce fait, l’autogestion paysanne et la liberté de gérer la production étaient de nouveau aux mains d’un Etat omniprésent. Cette forme de révolution agraire a donc été rejetée par le milieu paysan.
Dans tous les domaines d’ailleurs, aussi en milieu ouvrier, dans les institutions, la police et l’armée, «  le pouvoir aux soviets » ou représentants des communautés, devenait en fait  «  le pouvoir du Parti bolchevique sur les soviets »  (p. 59).

Les violences paysannes continuèrent de plus belle après le coup d’Etat bolchevique : grands domaines saccagés, propriétaires fonciers massacrés. Ce qui était nouveau, ce fut l’apparition des révoltes de Cosaques dans la région de la Volga , du Don et du Kouban. Les Cosaques formaient une armée de mercenaires, fidèles à l’ancien régime. Ils étaient devenus propriétaires terriens, ayant reçu chacun trente hectares de terres agricoles, en échange d’un service militaire assuré jusqu’à l’âge de trente six ans. Le général tsariste Mikhaïl Alexeïev (1857 – 1918), commandant du front ouest en 1915 et chef d’état major général des armées jusqu’en 1917, et Lavr Kornilov (187O – 1918), commandant de la VIIIe armée en 1917 et généralissime la même année, en avaient fait une « Armée blanche » d’environ trois mille hommes, destinée à combattre le Bolchevisme. Les Cosaques voulaient conserver la propriété de leurs terres, leur statut et leur indépendance (p. 69).

Cette armée de volontaires fut atrocement décimée par les troupes du général Sivers.Le livre de Serge Petrovitch Melgounov, La terreur rouge en Russie, 1918-1924 (Paris, Payot, 1927), donne un échantillon des crimes perpétrés par l’armée bolchevique. Cinquante officiers de l’Armée blanche avaient été jetés, pieds et poings liés dans un haut-fourneau, à Taganrog, sur la mer d’Azov ; des centaines d’officiers torturés, entravés et jetés à la mer, à Evpatoria ; de même en Crimée : cadavres aux mains coupées, aux os brisés, aux têtes arrachées, aux mâchoires fracassées, aux organes génitaux coupés, en avril-mai 1918 (Archives d’Etat de la Fédération de Russie, fonds dit des Archives de Prague, dossiers 2, 8 et 27), cité dans notre ouvrage de référence, p. 7O. Ces exactions étaient commises par des bandes armées et par des détachements armés et des Gardes rouges de l’armée bolchevique.

Les circuits ferroviaires dégradés en 1918, rendaient le ravitaillement de l’armée et des villes très difficile. Sur le plan politique, les mencheviks ou socialistes-révolutionnaires, avaient remporté les élections dans dix-neuf sur trente-six chefs-lieux de province. Lénine décida de réagir à cette situation par la force : « Le temps est venu pour nous de mener une lutte impitoyable, sans merci, contre ces petits propriétaires (fonciers), ces petits possédants » déclare-t-il le 29 avril 1918 devant le Comité exécutif central des soviets. « Ce n’est qu’avec des fusils que nous obtiendrons les céréales », disait le commissaire du peuple au Ravitaillement. Et Léon Trotski : « Notre parti est pour la guerre civile. La guerre civile, c’est la lutte pour le pain » Un autre responsable bolchevik, Karl Radek écrit aussi que « Les paysans ne nous auraient rien donné sans y être forcés » (dans la revue Krasnaïa de novembre 1921, n° 4, p.188) . Ces citations sont prises dans notre ouvrage de référence, p. 75-76.

Le Commissariat du peuple au ravitaillement fut chargé des réquisitions et reçut des pouvoirs spéciaux en mai 1918. Il mit sur pied une véritable armée de réquisitionnaires rémunérés pour ce travail, et qui compta, dès l’été 1918, un effectif de douze mille personnes, souvent des ouvriers au chômage. En 192O, ils étaient près de quatre-vingt mille .

Les paysans pauvres qui se révoltaient contre les propriétaires fonciers se joignirent à cette armée du ravitaillement, en échange d’une partie des récoltes saisies. Un décret du 11 juin 1918 créa des comités de paysans pauvres et leur attribua ces prérogatives. Mais leur avidité fut telle qu’ils se saisirent également des productions émanant des classes paysannes moyennes. Des insurrections de villages entiers s’ensuivirent et les rébellions de koulaks durèrent trois ans, malgré une intense répression. « Prends des gens résolus qui savent qu’il n’y a rien de plus efficace qu’une balle pour faire taire quelqu’un » écrivant Dzerjinski à son plénipotentiaire en mission  le 31 mai 1918.

Félix Edmundovitch Dzerjinski était né à Vilnius en 1877. Sous l’ancien régime, il avait été arrêté plusieurs fois à cause de ses sympathies pour le parti démocrate. Il fut l’un des organisateurs de la révolution de 1917. Lénine le chargea d’organiser la police bolchevique, tâche qu’il mena avec énergie. Il présida en juin 1918 la première conférence panrusse des Tchekas. Ceux-ci comprenaient des milliers de délégués des sections locales : quarante mille fin 1918 et deux cent quatre-vingt mille en 1921. La Tchéka était, selon lui, l’organe suprême du pouvoir administratif de la Russie soviétique (op.cit. p. 79). Elle eut plusieurs appellations par la suite : Guépéou, NKVD, MVD, KGB. Ses bureaux étaient installés à Moscou, qui était devenue capitale le 1O mars 1918, à la place de Petrograd.

La Tchéka comprenait :
Le Département du Renseignement chargé de dresser des listes de suspects dans l’Armée, parmi le différents autres partis et mouvements, parmi les prisonniers, les gens d’Eglise et la bourgeoisie, les syndicats et les ouvriers, les étrangers.
Le Département de lutte contre la contre-révolution : mêmes bureaux, avec, en plus, les minorités nationales, l’alcoolisme, l’ordre public et la presse.
Le Département de lutte contre la spéculation et les abus d’autorité.
Le Département des transports, voies de communication et ports.
Le Département opérationnel comprenant les unités spéciales de la Tchéka.

La peine de mort a eu des fortunes diverses : elle fut abolie sous le premier gouvernement provisoire, puis rétablie par Kerensky en juillet 1917 : mais seulement dans un contexte de guerre. Le 26 octobre 1917 (ou 8 novembre), elle fut totalement supprimée par le deuxième Congrès des soviets. La peine de mort fut rétablie légalement par Lénine le 13 juin 1918.
Pendant l’été 1918, on compta plus d’une centaine de révoltes paysannes. Elles étaient dues au refus des réquisitions, menées de force par les commissaires au ravitaillement ; à l’impossibilité, pour les paysans, de vendre librement leurs produits ; à l’enrôlement dans l’Armée rouge de nombreux jeunes cultivateurs. Les protestations paysannes utilisèrent des méthodes que l’on retrouve encore aujourd’hui, même en Europe : marches vers les grandes villes, occupation des bâtiments administratifs, incendies, affrontements et violences. La police et l’armée, encouragées par le gouvernement, n’hésitaient pas à tirer dans la foule. Ainsi Lénine , à propos de l’insurrection paysanne dans les districts de Penza  près de la Volga : «Camarades ! Le soulèvement koulak dans vos cinq districts doit être écrasé sans pitié. (…) Partout la lutte finale avec les koulaks est désormais engagée. Il faut faire un exemple. 1) Pendre, de façon que les gens le voient, pas moins de cent koulaks, richards, buveurs de sang connus. 2) Publier leurs noms. 3) S’emparer de tout leur grain. Cela, de façon qu’à des centaines de lieues les gens voient (et) tremblent (…) . »
(Cité dans notre ouvrage de référence, p. 83. Œuvres complètes de Lénine, vol.5O, p.142, Moscou, 1958-1966).

Ces insurrections étaient en grande majorité spontanées. En 1918, on a pu dénombrer quatre importantes insurrections préparées par les socialistes-révolutionnaires, que dirigeait Boris Savinkov.

La ville de Iaroslavl, se souleva en juillet 1918, sous l’impulsion de l’Armée blanche, contre le pouvoir des bolcheviks. Elle réussit à tenir tête pendant une quinzaine de jours, mais fut écrasée par l’Armée rouge. Du 24 au 28 juillet, quatre cent vingt huit insurgés furent exécutés par la commission spéciale d’enquête dépêchée par Dzerjinski.
Cette ville, située à 282km au nord-est de Moscou, fondée en 1O1O, était l’une des plus anciennes de Russie. Elle compte actuellement plus de 6OO.OOO habitants. Elle est desservie par le Transsibérien, et fait partie de l’Anneau d’Or, constitué par plusieurs anciennes villes princières autour de Moscou. Elle comporte quatre universités, un riche patrimoine religieux, dont le monastère de la Transfiguration . Elle est classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

La ville de Rybinsk, au confluent de la Volga et de la rivière Chelsna, se souleva aussi. Elle fait partie également de l’Anneau d’Or, à 266 km au nord-est de Moscou, et compte actuellement plus de 2OO.OOO habitants.

Il y avait également la ville de Mouroum, à 279 km à l’est de Moscou, sur la rive de l’Oka, affluent de la Volga, desservie par la ligne Moscou-Kazan. Ville importante, elle-aussi, avec actuellement plus de 112.OOO habitants, un riche patrimoine religieux, une demi-douzaine de monastères, dont le monastère de la Transfiguration, fondé en 1O96, l’un des plus anciens deRussie. En 1918, à la suite des insurrections, Léon Trotsky y avait fait implanter l’un des premiers camps de concentration russe, destiné aux anarchistes et officiers de l’Armée blanche.

Un autre soulèvement fut organisé dans les usines d’armements d’Ijevsk, par les mencheviks locaux, et faisait partie des révoltes ouvrières dont nous parlerons plus loin.
Située à 97O km à l’est de Moscou, en république d’Oudmourtie, dans l’Oural, Ijevsk était dotée, à partir de 1916, des usines d’armement les plus importantes de Russie. C’est dans les usines Ijmach que le fusil Avtomat Kalachnikova, ou AK-47 fut fabriqué à partir de 1947, son concepteur Mikhaïl Timofeïevitch Kalachnikov (1919-2O13) s’étant implanté dans la ville d’Ijevsk après la seconde guerre mondiale.
Les arsenaux d’Ijevsk faisaient travailler une importante population d’ouvriers qualifiés et suscitaient la convoitise des bolcheviks, contre lesquels une partie de la main d’oeuvre se souleva, rejoignant l’Armée blanche d’Alexandre Koltchak.

Avant de parler de l’amiral Koltchak, il faut dire un mot ici de Boris Savinkov, un des chefs du parti socialiste révolutionnaire. Il était né en 1879 à Kharkiv. Encore étudiant, à St Pétersbourg, il participe à des manifestations et est expulsé de l’université. Après être passé par l’Allemagne, pour continuer ses études, il est arrêté à Varsovie à cause de ses activités révolutionnaires. En 1898, il fait partie du groupe social démocrate « Bannière ouvrière ». Il est de nouveau arrêté en 19O1 et envoyé en exil à Vologda, située sur un affluent de la Dvina. Il organise ensuite, en 19O4 et 19O5, plusieurs assassinats de fonctionnaires, ainsi qu’un attentat contre le ministre de l’intérieur Viatcheslav Plehve, et contre le grand-duc Serge. Il est dénoncé par un agent double, Yemo Azev, condamné à mort mais grâcié. En 19O6, il commandite l’assassinat de l’amiral Tchouknine, commandant de la flotte de la Mer Noire . Il est de nouveau condamné à mort, mais parvient à s’enfuir, traversant la Roumanie, la Hongrie, l’Allemagne et la Suisse jusqu’à Paris. Il profite de cette trêve pour écrire. Les « Souvenirs d’un terroriste » voient le jour en 19O9, ainsi que « Le cheval blême ». En 1914, il écrit un roman : « Ce qui ne fut pas ». Au moment de la révolution du printemps 1917, il retourne en Russie et devient sous-secrétaire au ministère de la Défense, dans le gouvernement Kérensky. Mais, il participe avec le général Kornilov à l’opposition contre les bolcheviks et est expulsé par les socialistes-révolutionnaires de Kérensky dès septembre 1917. Lors du conflit entre la Russie et la nouvelle république polonaise, en 192O, il met sur pied une armée populaire russe pour soutenir le chef nationaliste polonais, le maréchal Joseph Pilsudski, mais est banni de Pologne au lendemain de la défaite russe à la bataille de Varsovie et de la paix de Riga, en octobre 192O. Après avoir pris le parti des nationalistes polonais, Boris Savinkov se tourne vers les armées paysannes indépendantes russes, qu’il essaie de coordonner autour de sa personne. Il reconnaîtra, lors de son procès, le 3O août 1924, avoir organisé l’attentat contre Lénine et avoir reçu, pour cette entreprise, de l’argent du professeur Tomas Masaryk, premier président de la République tchékoslovaque. A l’issue de son procès, Savinkov est condamné à mort.
Mais sa peine est commuée en dix années de prison. Il se serait suicidé dans la prison de la Loubianka , le 7 mai 1925. Mais, selon Alexandre Soljenitsyne, il aurait été assassiné par la police bolchévique. Jacques-Francis Rolland lui a consacré un ouvrage  intitulé : L’homme qui défia Lénine, Boris Savinkov. (Paris, éditions Grasset, 1989).

L’autre grand meneur de la contre-révolution a été Alexandre Vassilievitch Koltchak. Nous recueillons les éléments de sa biographie très détaillée sur internet. En relatant la passionnante biographie de l’amiral Koltchak, c’est l’histoire de la conquête bolchevique qui se déroulera sous nos yeux.
Fils d’un général d’artillerie navale, Alexandre Koltchak naquit à St Pétersbourg le 9 novembre 1874, selon l’ancien calendrier. Par sa mère, il avait des ascendances dans la petite noblesse des cosaques du Don. Jeune étudiant, il se dirige vers l’Académie navale, et devient lieutenant de vaisseau en 1896. Il se passionne aussi pour la recherche océanographique et hydrologique. Pour l’Académie des sciences de Russie, il participe à des expéditions arctiques. Lors de la guerre russo-japonaise, il détruit, par une mine, le croiseur japonais Takasago, et sera même félicité par les Japonais pour cet exploit ! Il reçoit alors l’Ordre impérial de Ste Anne et le Sabre d’or. Il est blessé au siège de Port-Arthur et fait prisonnier à Nagasaki.
Il participe à la création du Cercle naval de St Pétersbourg et à la conception moderne de deux brise-glaces. De 191O à 1912, il est dans l’état-major de la marine. En 1914, il préside un comité qui entreprend la construction de trente nouveaux sous-marins. Il dirige la flotte de la Baltique et reçoit l’Ordre de St Georges en 1915. En 1917, il est amiral en chef de la flotte de la Mer Noire.
Il refuse la cessation des combats entreprise par les bolcheviks et tente d’enrayer les désertions. Au contraire, avec des volontaires, il forme des bataillons de choc, même des bataillons de femmes. L’activité des chantiers navals et des usines d’armement s’effondre sous le nouveau régime, et, au cours de l’été 1917, les révoltes commencent à soulever les marins de la Baltique. Ne pouvant plus diriger, l’amiral Koltchak démissionne. Mais plutôt que de rendre son sabre, il le jette à la mer. Il ne veut pas, dit-il, « servir un gouvernement qui déserte ses alliés en pleine guerre et assassine les officiers. C’est une question d’honneur national ». Il s’en va aux Etats-Unis où il travaille auprès du Secrétariat de la Marine et donne des conférences.
Après la chute du gouvernement Kérensky, il revient en Russie et rejoint l’armée blanche de volontaires du sud. Avec le général Anton Denikine, il forme un gouvernement d’opposition, et subventionne les zemstvos et les coopératives agricoles. Il estime que « celui qui a semé a droit à la récolte », qu’il soit propriétaire ou simple paysan, et promet des terres à tous. Mais il ne parvient pas à réaliser sa réforme agraire, dans le contexte politique ambiant.
En décembre 1917, il reprend l’offensive avec l’armée blanche contre les bolcheviks et connaît quelques succès, notamment à Ekaterinenbourg. L’armée de Koltchak est équipée par les Anglais et oppose 11O.OOO hommes aux 95.OOO bolcheviks. Elle se bat dans le Turkestan et l’Oural, où elle conquiert tout le nord et le centre, et s’empare en décembre 1918 de la ville de Molotov, actuellement Perm depuis 1957, grand centre métallurgique et de constructions navales, au pied de l’Oural. Au printemps 1919, l’armée blanche atteint la Volga et le centre ferroviaire, industriel et fluvial de Samara. Elle continue, avec Dénikine, vers Moscou et l’Ukraine. Le général Dénikine voit en Koltchak « le chef suprême du gouvernement russe et commandant en chef de toutes les armées russes ».
Cependant Koltchak, qui, contrairement à Lénine, refuse le droit à l’autodétermination des colonies gagnées par l’Empire, est perçu par les Tchèques, les Polonais et même les Américains, comme un dictateur nostalgique de l’époque impériale. Alors que les cosaques se sont ralliés à lui, sous la direction du chef cosaque, l’hetman Alexandre Ilyitch Doutov, plusieurs autres groupements s’en détachent.
A partir d’avril 1919, la contre-attaque menée par l’Armée rouge à Oufa et à Molotov donne lieu à des combats féroces. Des villages entiers sont massacrés, les prêtres cloués à des poteaux, et les officiers enfermés dans des cages. L’Armée blanche, qui s’est taillée une réputation d’antisémitisme, en assimilant les juifs aux bolcheviks, n’est pas de reste : dans la prison d’Oufa, les Blancs massacrent un demi-millier d’ouvriers socialistes-révolutionnaires prisonniers, à la mi-avril 1919, et 2.2OO juifs à Ekaterinenbourg, du 1O au 14 juillet. Koltchak, privé du soutien des Anglais, est poussé à la retraite lorsque, le 14 novembre, les forces rouges s’emparent de la ville d’Omsk en Sibérie occidentale. Koltchak et son état-major partent à bord d’un convoi de sept trains. Les survivants de son armée prennent à pied la direction de la Sibérie orientale, en plein hiver, accompagnés de 2OO.OOO civils fuyant la ville et les massacres. L’Armée rouge continue, sans grande résistance, vers Irkoutsk.
Le 6 janvier 192O, Koltchak démissionne en faveur du général Dénikine comme commandant suprême, et remet la direction de l’armée à l’hetman Grigori Semenov. Il se place sous protection alliée et va subir alors un sort qui rappelle celui de Napoléon, trompé lorsqu’il s’en remit aux Anglais : Koltchak part en train vers Irkoutsk. Quand il arrive, le 15 janvier, des officiers tchèques l’informent que le général français Maurice Janin a donné l’ordre de le remettre aux autorités locales, qui s’avèrent être un comité révolutionnaire bolchevik. Appelé à comparaitre, le 21 janvier, il est interrogé pendant quinze jours, accusé des crimes commis par son armée, et condamné à mort le 6 février. Le 7 février, à l’aube, il est emmené au bord du fleuve Angara, et exécuté avec son premier ministre Victor Pepeliaev, non loin du monastère Ouchakovsky-Znamensky. Il semble que ses juges et ses geôliers lui aient témoigné un grand respect, jusque dans la mort. Une déférence qui contraste « avec la lâcheté et la trahison de ses anciens alliés occidentaux », notamment du général français Maurice Janin. (Cité dans l’article consacré à l’amiral Koltchak, sur internet).
Considéré longtemps comme un « ennemi du peuple », l’amiral Koltchak a été réhabilité par la Russie moderne de Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev. Deux statues de Koltchak ont été érigées à St Petersbourg et à Irkoutsk. Son corps, retrouvé sur les berges de la rivière Angara, en 192O, fut inhumé secrètement dans la tradition chrétienne.Une importante bibliographie fait suite à l’article paru sur internet.

Le 3O août 1918, un attentat avait visé le chef de la Tcheka de Petrograd, et un second, le même jour, était dirigé contre Lénine ;
La « Terreur rouge » fut déclenchée par Lénine et Dzerjinski le 3 septembre 1918. Elle frappa durement aussi bien les masses paysannes notamment par la famine, les ouvriers des usines et des chantiers navals, ainsi que les cosaques du Don. Ce sera le sujet de notre prochain entretien, le lundi 2 avril 2O18.
 
 
Danielle Vincent.