Musée du Chateau d'Argent

Lundi 5 Septembre 2016

 

Musée du Château d’Argent

Création d’un Centre d’Histoire  du Christianisme et d’un Centre de Formations Continues.

Il faut ramener l’Université dans les petites villes et les villages.

Il faut instruire le peuple, tous ceux qui ne peuvent pas fréquenter les Facultés.

Pour eux, il faut dispenser l’enseignement là où ils sont, et créer partout des petits Centres d’Histoire du Christianisme, où toutes les matières seront spontanément abordées : langues anciennes, exégèse, dogmatique, éthique, histoire des religions, archéologie…

Il faut que les gens qui ont été formés et diplômés s’emploient à cela, là où ils sont, là où ils habitent.

Et il faudrait faire cela pour toutes les matières : droit, médecine, sciences diverses, littérature, philosophie, langues, etc…

Nous ouvrons le rez-de-chaussée de l’ancien Grand’Hôtel * de Ste Marie-aux-Mines, à tous les groupes qui veulent se réunir pour des formations continues dans les divers domaines du savoir, d’avril à octobre (à moins d’une vente de l’immeuble).

Les conditions seront à convenir.

Ariel et Danielle Vincent

Ste Marie-aux-Mines, le 23 août 2O16

*Adresse : 185, rue De Lattre de Tassigny à Ste Marie-aux-Mines.

Tél. : O3 89 58 78 18

          O6 47 14 67 88

www.museechateaudargent.com

E-mail:variel@sfr.fr

 
                              
 
Musée du Château d’Argent
Centre d’Histoire du Christianisme
 
Conférence du lundi 5 septembre 2O16 :
La conversion de Saint Augustin (juillet 386)
 
En parlant de la conversion de St Augustin, on ne peut pas faire de l’histoire pure , et s’en tenir strictement aux faits et aux documents. Il faut aussi prendre en compte les facteurs psychologiques, spirituels et, osons le mot, aujourd’hui : surnaturels.
Histoire, psychologie, spiritualité et intervention divine ont concouru à transformer un homme, à le faire changer de chemin, à le retourner, selon le sens étymologique du verbe « converto » latin, ou des verbes et « metaballô » et « metabaïnô » grecs. « Metabaïnô » a, en plus, le sens de « naître », et c’est lui qui exprime le mieux ce qu’est une conversion. Nous assisterons, dans celle de St Augustin, aux affres d’une naissance, aux douleurs extrêmes de l’enfantement d’un nouvel homme, dans le sang et les larmes.
Il faut avoir la foi pour parler avec pertinence de la vie d’un saint. L’historien pur, qui ne veut s’en tenir qu’aux faits avérés et à l’évidence rationnelle, passe forcément, ici, à côté de la réalité. En faisant usage de la méthode cartésienne, on ne peut parvenir à la vérité. L’historien biographe d’un saint - qui doit être pris en compte comme un saint, puisqu’il s’agit d’une décision historique de l’Eglise - représente forcément une autre conception de l’Histoire, et doit inventer une autre manière de l’écrire. « Nous sommes impuissants à trouver la vérité par la raison pure », dit St Augustin, dans ses Confessions (Livre 6, ch.5) .
Etienne Gilson, le grand historien de la pensée augustinienne, reconnaît lui-même que toute introduction à l’étude de St Augustin est vaine, car il ne dépend pas de l’homme de le faire imiter ; et nous ajouterions même , qu’il ne dépend pas de l’homme de le faire comprendre (1). Lui aussi, dans le domaine de l’Histoire chrétienne doit, comme St Anselme, « croire pour comprendre ».
Mais, n’était-ce pas là, déjà, toute la démarche d’Augustin ?
Longtemps, il a d’abord cherché à comprendre, à connaître la vérité par le raisonnement, les syllogismes, les déductions, le choix des mots.
Le voici à l’école chez les rhéteurs de Thagaste, de Madaure dans les années 36O, de Carthage en 372, à dix-huit ans. A travers les fluctuations et les passions de la jeunesse, c’est la rhétorique qui guide ses pas. Il l’enseigne dans sa ville natale, où il est revenu à vingt ans, en 374. Il l’enseigne à Carthage en 376, où il était d’abord étudiant ; puis à Rome en 383 ; enfin à Milan en 385. Etait-ce seulement, comme il le pense, par vanité ? (2)
 
Le beau langage, les termes appropriés, les phrases harmonieuses , bien rythmées, les démonstrations logiques, les croisements de fer oratoires, tout cela rappelle une méthode dialectique bien ancienne et qui s’efforçait, par des questions judicieuses, de faire parvenir l’interlocuteur à la vérité.
Augustin ne cite pas Socrate, mais cherche la vérité. Il croit l’avoir trouvée, déjà en 373, en tombant par hasard sur un ouvrage de Cicéron, aujourd’hui perdu : l’Hortensius. Jusqu’alors, il avoue qu’il s’attachait, dans la superficialité de ses dix-neuf ans, à la manière de parler, plutôt qu’au sujet abordé. La lecture de l’Hortensius l’incite maintenant à s’intéresser au fond des choses (3). Le voici qui tombe amoureux de la Sagesse. Du syllogisme à la philosophie il n’y a qu’un pas. J’aime savoir, j’aime comprendre, et je raisonne à la perfection pour comprendre. J’utilise les meilleurs télescopes du monde pour savoir quelle est cette planète lointaine, et les calculs de longueurs d’ondes, de prismes de couleurs, de vitesse de la lumière et des sons, et encore de l’énergie résultant de la masse multipliée par la célérité au carré… Mais tout cela est relatif ; tout cela dépend ; tout cela est soumis à un facteur incalculable, imprévisible : l’impondérable. Quelque part, quelques fois, deux et deux ne font plus quatre. Et encore moins quand on s’élève du monde physique vers le monde supra-physique, ou surnaturel (4).
Augustin cherche la vérité.
 
On lui dit qu’elle est dans les Ecritures. Mais il referme vite le livre saint, car ce n’est pas la langue de Cicéron. Il ne comprend rien, non plus, au fond. Impénétrable, dit-il, aux savants, mais aussi aux enfants : « Une entrée basse…et partout un voile de mystère » (5).
Les enfants, alors, n’allaient au catéchisme que s’ils demandaient eux-mêmes le baptême. Mais on administrait aussi souvent le baptême quand un enfant était en danger de mort.
Enfant, quelle éducation religieuse Augustin avait-il reçue ? Sa mère Monique était issue d’une famille chrétienne : depuis plusieurs générations, ses ascendants étaient catholiques. « Africain romanisé » (6), son époux, Patricius, était païen. Il y avait entre eux une grande différence d’âge. Les deux familles avaient arrangé leur mariage, sans même qu’ils se connussent.
Ste Monique fit donner à l’enfant, dès sa naissance, le rite de la première initiation chrétienne : signe de croix tracé sur le front et sel symbolique de purification et de sagesse, déposé sur les lèvres du bébé (7). Elle lui parlait de la vie éternelle et lui enseignait à prier (8). Augustin savait ce qu’était le baptême car, très malade un jour, et se croyant mourant, il supplia sa mère de le faire baptiser. Monique entreprend alors hâtivement une initiation catéchétique en prévision du baptême, et l’on voit que celui-ci ne pouvait être donné ni dans l’ignorance, ni sans la volonté de l’enfant. Mais la maladie s’éloigna rapidement, et ces projets ne furent pas exécutés. Une raison importante faisait que l’on retardait autant que possible le baptême : c’est que les péchés commis après, étaient considérés comme beaucoup plus graves qu’avant (9).
L’enfant grandissait pourtant dans une atmosphère de piété : « Ainsi, déjà, je croyais, et ma mère croyait, et toute la maison, mon père seul excepté, dont l’exemple pourtant ne put jamais faire échec en moi aux droits de la piété maternelle, ni me détourner de croire en Jésus-Christ » (1O).
Augustin regretta amèrement toute sa vie de ne point avoir reçu le baptême encore enfant. Il était persuadé que ce sacrement lui aurait évité de commettre bien des fautes , surtout en le gardant dans les limites de la chasteté, de « tout ce flot redoutable de tentations qui allaient fondre sur moi, une fois mon enfance achevée » (11).
 
Mais qu’en était-il de l’initiation à l’Ecriture sainte ? Augustin n’en parle pas. A l’école, on le nourrissait de littérature grecque (qu’il détestait), et latine.
On le voit partager les bêtises des enfants et des adolescents de tous les temps. Lire la Bible est bien loin de ses pensées. C’est la recherche du plaisir sous toutes ses formes, du jeu, des distractions, du risque aussi qui mène sa jeunesse. Il s’en accuse et s’en afflige à l’excès, dans ses Confessions. Certes, il avait reçu une éducation rigoriste et culpabilisante à la maison et à l’école. Il a tout essayé pour secouer le joug. Mais, plus tard, Augustin n’a pas eu la moindre indulgence pour lui-même. Il n’attribue pas non plus à Dieu la moindre indulgence pour ses péchés de jeunesse. Et sa doctrine de la Grâce est d’autant plus tranchée que la Grâce ne connaît pas l’indulgence, mais fait ressortir le péché dans son absolu, se posant ainsi en grâce totale face au péché. La miséricorde et le pardon écartent du péché, mais ne l’excusent jamais. Nous aborderons ce sujet en parlant, le mois prochain, de la théologie de St Augustin. On trouve, chez St Jean Chrysostome, le même rigorisme, qu’il a d’ailleurs payé cher. En général, la spiritualité des premiers siècles chrétiens était empreinte d’une grande sévérité. Et si l’Eglise catholique a, contre le Donatisme, refusé de rebaptiser les chrétiens qui avaient reçu les sacrements de prêtres indignes, ce n’était nullement par indulgence pour ces prêtres, mais parce que la valeur du sacrement dépend de Dieu seul et non de la dignité du ministre qui le confère.
Etait-ce le besoin de se condamner lui-même, était-ce cette tendance à l’autoflagellation, qui ont conduit Augustin vers le Manichéisme ?
Né à Ctésiphon en Babylonie , vers 215, Manès a voulu fonder une Eglise de purs, mais s’était heurté à l’incompréhension du clergé. Il avait dû s’exiler puis, lorsqu’il revint dans sa patrie, fut condamné à mort et écorché vif en 275.
Mais sa doctrine, dont la base était la distinction et l’opposition entre la chair et l’esprit, le monde matériel créé par un Démiurge et l’ordre céleste crée par Dieu, se répandit dans le monde entier, en Syrie, en Egypte, en Asie Mineure, en Judée, en Occident, en Afrique et jusqu’en Inde et en Chine. En mars 296, l’empereur Dioclétien, la jugeant dangereuse pour l’Empire, la condamna par un édit.
L’inspiration essénienne de cette doctrine, opposant les anges de Lumière aux anges des Ténèbres, Dieu à Bélial, l’Esprit à la Matière, se laisse suivre à la trace. Elle n’est pas totalement hostile au Christianisme, ni aux autres religions, puisque les Patriarches, Jésus et Manès lui-même, mais aussi Zoroastre et Bouddha devaient sauver la Lumière de l’emprise des Ténèbres.
 
Or Augustin cherchait la vérité. « Ils me parlaient d’elle sans cesse… Vérité, vérité, combien du plus profond de mon âme je soupirais pour toi ! » (12). Et il s’est laissé persuader qu’elle était là.
Comment a-t-il pu, pendant neuf ans, rester manichéen ? Il était tombé dans ces filets à Carthage, dans sa vingtième année. A cette époque, le jeune homme était influençable. D’une sensibilité très vive, qu’il a gardée toute sa vie, amoureux de la beauté, de la nature, de la musique, des animaux, pouvant pleurer en entendant les chants d’Eglise (13), il s’est laissé impressionner, moins par la métaphysique manichéenne que par les belles paroles de ses adeptes (14).
A Carthage, il poursuit ses études et, après le cycle parcouru, voudrait faire du droit. Il avait parcouru l’ensemble des matières enseignées alors : rhétorique, dialectique, géométrie, musique, mathématiques. Son père meurt, pendant le séjour d’Augustin à Carthage. Mais sa mère s’arrange pour continuer à lui payer ses études. Augustin n’a pas envie de partir : la vie est trop belle , les amours aussi, dans cette « Rome africaine », comme la nomme Louis Bertrand. Pourtant, sans qu’il s’explique là-dessus, quelques temps après, il retourne à Thagaste chez les siens. Son protecteur, Romanianus, l’appelle pour être le précepteur de son fils. Et Monique ne demande pas mieux que de l’avoir auprès d’elle.
Augustin ouvre une école à Thagaste. Il ne craint pas d’afficher ses idées manichéennes et cherche même à convertir son entourage. Mais cela ne prend pas avec Monique. Veuve et de plus en plus dévote, elle ne supporte pas les conflits ainsi créés et finit par chasser Augustin de la maison. Qu’à cela ne tienne : il va s’installer chez Romanianus. Il y restera une année.
Car un événement brutal vient remettre tout en question : Augustin perd un ami d’enfance très cher, dont il ne donne pas le nom ; il l’avait suivi à Carthage et avait même été converti par lui au Manichéisme. Cette disparition est pour lui une épreuve insurmontable ; il appelait cet ami : « la moitié de mon âme ». Il ne veut plus rester à Thagaste, à présent.
Il repart pour Carthage où il ouvre une école de Rhétorique. Il est toujours manichéen. Nous sommes en 376. Augustin restera neuf ans à Carthage comme professeur.
Il se met alors en ménage avec son ancienne compagne. Il l’avait laissée à Carthage et était retourné sans elle au pays. Un enfant vient au monde : Adéodat. « Celui que Dieu a donné. »
Et qui restera pour son père comme l’Ange qui fait avec lui un bout de chemin, brillant de pureté, extrêmement intelligent, trop tôt rappelé à Dieu, lui -aussi.
Augustin voudrait légitimer cette union. Mais le mariage semblait mal assorti ; Monique n’est pas d’accord. La jeune dame était sans doute de condition trop modeste. Il reste avec elle, librement, tout au long de ces neuf années.
 
Peu à peu, cependant, Augustin se détache du Manichéisme. Il est choqué par ses mœurs qui sont loin de correspondre à sa doctrine, et il est fortement déçu par sa rencontre avec un évêque manichéen, Faustus, brillant causeur, mais sans fond.
C’est surtout sa propre réflexion théologique sur le problème du Mal, qui lui fait remettre en question le système de pensée manichéen : Dieu ne peut être l’auteur du mal. Il ne peut non plus être mis en rivalité avec un Démiurge, créateur du monde mauvais, car Dieu est l’auteur de tout ce qui existe : il serait alors aussi l’auteur du Dieu mauvais. Or, tout ce que Dieu a créé est bon logiquement, mais c’est l’usage qu’on en fait qui est mauvais, et qui rend les choses mauvaises.
Mais d’où vient que l’homme insuffle le mal dans la bonne création de Dieu ? Cela provient du péché originel. Qui n’est pas seulement un péché historique, inscrit chronologiquement au commencement de l’humanité, mais un péché ontologique, se situant à la racine même de l’existence de chaque être humain, une pourriture fondamentale de sa nature. Et cela fait que l’homme souhaite faire le bien, il le veut même, mais ne le peut pas. Sa volonté et son action sont faussées, perverties, comme le seraient des outils endommagés.
Seule l’intervention divine, une intervention gratuite, peut les réparer. L’homme n’a pas les moyens de réparer lui-même ces outils-là. Il ne peut donc pas faire du bon travail, ni sur la Création, ni sur son âme. Si, d’aventure, il parvient à faire le bien, c’est parce que Dieu le fait par lui, comme on guide la main de l’enfant qui écrit ; mais l’homme n’a aucun mérite à cela.
Voici, en quelques mots, résumée la pensée d’Augustin contre les « Eglises de Parfaits », les Manichéens, mais aussi les Donatistes rebaptiseurs et les Pélagiens qui niaient le Péché originel pour exalter le pouvoir de la volonté et l’action méritoire de l’homme. Plus tard, Augustin réalisera aussi combien les Manichéens lui ont donné une image tronquée de l’Eglise catholique .
 
Augustin quitte donc l’Eglise manichéenne. Où va-t-il aller maintenant ? Il cherche toujours la vérité.
Est-ce parce qu’il met en scène inconsciemment cette recherche de la vérité , qu’il voyage tellement, qu’il va d’une ville à l’autre ? Le voici qui quitte Carthage et s’en va à Rome (15).
Toujours pour enseigner la Rhétorique, la façon de discuter, le beau langage, mais aussi la logique qui doit conduire à la découverte de la vérité. Il pense toujours la trouver avec cet instrument-là. C’est si vrai que, dès qu’il sera converti, il abandonnera sa chaire de rhétorique pour se consacrer entièrement à cette Vérité qu’il vient de découvrir. L’instrument perfectionné, sophistiqué dont il disposait, ne lui a servi à rien . Des facteurs tout différents l’ont conduit au Christ.
 
Il arrive à Rome malade. De plus, chargé d’un gros remords de conscience : il a volontairement laissé sa mère à Carthage, s’arrangeant pour qu’elle ne puisse pas s’embarquer avec lui. Il laisse derrière lui aussi sa compagne. Cherche-t-il inconsciemment à se débarrasser du joug des deux femmes de sa vie ? Il est vrai que sa mère ne voulait pas le quitter et le suivait partout. C’était une situation plus conflictuelle encore que dans la jeunesse de St Jean Chrysostome . Monique le suivait non seulement par attachement maternel, mais parce qu’elle voulait le convertir à tout prix.
Elle allait pleurer à l’église et Augustin raconte, qu’encore à Thagaste, elle se confiait régulièrement à un évêque qui, pourtant, refusa de faire pression sur le jeune homme pour le détourner du Manichéisme. C’était un évêque « rompu à l’étude des Ecritures », expert aussi dans l’art de connaître l’âme humaine et de la diriger. Il conseille à la mère de laisser aller les choses : « Il lui répondit que j’étais encore indocile et tout gonflé de présomption. Mais, ajouta-t-il, laisse-le comme il est ; prie seulement pour lui. Il découvrira lui-même par ses lectures l’erreur de cette doctrine. »
On est là en présence d’un modèle de direction spirituelle. L’endoctrinement, la violence psychologique – on l’a vu déjà dans le traité sur le Sacerdoce de Jean Chrysostome – sont les méthodes des églises sectaires. Or, on se trouve, dans le Catholicisme des premiers siècles, à l’opposé de ces pressions. Chrysostome, par exemple, conseille de laisser faire le Seigneur, et le temps, afin que l’on vienne à la foi librement et par conviction personnelle. Je pense que chacun a pu faire déjà l’expérience de cette conduite spirituelle souple et apparemment détachée, laissant croire d’abord à de l’indifférence, alors qu’on réalise, plus tard, qu’on n’a jamais été lâché, mais sans cesse porté par la prière et la pensée de celui auquel on s’était confié.
Et l’évêque dit à une Monique trop insistante, cette phrase célèbre et prophétique : « Allons laisse-moi ; aussi vrai que tu vis, il est impossible que périsse le fils de larmes comme les tiennes ! » (16).
Pourquoi donc a-t-on attribué ces paroles à St Ambroise de Milan ? Augustin situe cette scène à Thagaste, en Algérie, quand il enseignait là-bas dans les années 375. Ambroise résidait alors à Milan. Il était devenu évêque de cette ville à la fin de l’année 374. Monique n’avait pas pu le rencontrer à cette époque. Elle n’ira à Milan avec son fils que bien plus tard, en 384.
 
A Rome donc, Augustin, malade, se sent en péril de mort. Mais, contrairement à ce qui s’était passé dans son enfance, il ne songe même pas à demander le baptême. Il se trouve dans un état d’indifférence et même d’hostilité vis-à-vis de l’Eglise (17).
Peu après sa guérison, il s’attelle à sa tâche d’enseignant. On le voit : où qu’il soit, l’enseignement est le fil conducteur de sa vie. Il apparaît comme un grand travailleur. D’ailleurs, l’ampleur de son œuvre littéraire le confirme, ayant été rédigée au cours de ses années d’épiscopat à Hippone, avec toutes les charges qu’impliquait ce sacerdoce.
C’est pourquoi, je pense qu’il serait injuste d’abonder dans le sens des idées reçues, et de faire d’Augustin, avant sa conversion, un fêtard et un libertin. Au contraire, on voit qu’il était sans cesse plongé dans ses livres, préoccupé d’apprendre et d’avancer dans les lettres classiques, les sciences ésotériques aussi (18), les doctrines originales, les divers courants de pensée de son époque. A dix-neuf ans, il se rallie au Manichéisme, à Carthage. Et il fait la connaissance – mais quoi de plus normal ? – d’une jeune femme qu’il voudrait épouser et à laquelle, en dépit de cause, il restera fidèle une dizaine d’années, plus peut-être.
Nous avons déjà pu faire remarquer qu’il est, d’un bout à l’autre de ses confessions – et de sa vie – culpabilisé à fond, porté à exagérer ses défauts, à dramatiser ses manquements. Sa jeunesse n’a pas dû être aussi orageuse qu’on a voulu le dire. A notre avis, elle a été surtout studieuse ; pas plus folle que celle de n’importe quel garçon de son âge. Son immense érudition, la préparation de ses conférences, de ses discours, la rédaction des six livres sur la musique, tout cela n’a pas été fait au cirque, qu’il détestait d’ailleurs, ayant cherché à en détourner son ami Alypius. Il a eu quelques relations féminines, comme tous les hommes, plaisirs de passage, mais son propos était avant toute chose l’acquisition du savoir, et, au mieux, de la sagesse.
 
Mais il est vite déçu par l’atmosphère étudiante qui règne dans la ville. Ce qui le traumatise, ce n’est pas, comme on l’a cru aussi, le paganisme ambiant, toujours vivace, malgré les efforts des empereurs chrétiens (19), mais c’est l’attitude des étudiants à son égard :
« …pour ne pas payer à un maître ses honoraires, les étudiants s’entendent entre eux et passent en masse chez un autre maître, au mépris de toute bonne foi et de toute équité, par amour de l’argent » (2O). 
 
Or, il apprend qu’à Milan on cherche un professeur de rhétorique, payé par l’Etat. Augustin pose sa candidature, passe un examen, un « discours d’essai », et est agréé par le préfet.
 
Arrivé à Milan, il va faire une visite de courtoisie à l’évêque Ambroise . Cette rencontre change sa vie. Le courant passe de suite entre les deux hommes : « Je me pris à l’aimer, et ce n’était pas d’abord le docteur de la vérité (j’avais perdu tout espoir de la trouver dans l’Eglise), mais l’homme bienveillant à mon égard que j’aimais en lui » (21).
Bienveillant à mon égard : Augustin recherchait une affection sincère, car, à cette époque, il ne la trouvait plus ni chez ses élèves, ni dans son entourage manichéen, ni chez Alypius, fou du théâtre et des arènes , passions qu’il réprouvait, et croyait sans doute ne plus la recevoir de sa mère, si loin, ni de son ancienne compagne. Il les avait laissées toutes deux à Carthage. Il y avait eu, sans doute, au foyer, des discussions et des mésententes continuelles, dont il ne veut pas parler dans ses Confessions : reproches de sa mère à propos de sa vie maritale, qui choquaient ses principes chrétiens ; incompréhension aussi au sujet de son orientation spirituelle. Ce ne fut pas sans raison grave qu’Augustin avait tout plaqué à Carthage pour partir, seul, à Rome.
Il est peut-être étonné de trouver chez un évêque catholique cette amitié à laquelle il aspire. Plus qu’un ami, dirait-on : un père. Celui qui, cette fois, le comprendra. Il avait perdu le sien trop tôt et ne semblait pas avoir eu, avec lui, beaucoup d’affinités.
Remarquons qu’il était encore manichéen à ce moment-là. Ce poste à Milan, d’ailleurs, il l’avait obtenu grâce à des amis de la secte. Mais c’est à Milan qu’il va se séparer d’eux et de ses convictions.
 
Ambroise était connu partout pour son « zèle éloquent » et ses prédications. Augustin va l’écouter. Mais c’est d’abord la forme de ses discours qui l’intéresse. Il veut le juger comme un élève, en rhétoricien averti. Or, il est séduit par la « douceur » de ses paroles. Voilà ce qu’il n’avait rencontré ni chez les rhéteurs païens, ni chez les Manichéens. Et le piège salutaire est là : on ne peut pas s’intéresser à la beauté des phrases sans recevoir aussi les pensées qu’elles véhiculent.
Pour la première fois, il entend l’exposé de la doctrine catholique et peut la mettre en parallèle avec le Manichéisme. Augustin n’avait pas eu de formation biblique. Il ne comprenait pas certains passages de l’Ancien Testament. Il les interprétait au sens littéral et en était choqué. C’est Ambroise qui l’éclaire en leur donnant un sens spirituel. Il est, en fait, son premier catéchète.
Ce qui est étonnant, c’est qu’Augustin décide de quitter le Manichéisme sans encore vraiment connaître le Catholicisme et sans être convaincu que la vérité se trouve là. Il s’élance sans filet, alors qu’il doute de tout. Mais l’Académie conseillait le scepticisme absolu. C’était l’attitude la plus prudente et la plus rationnelle.
Et, nouveau paradoxe : Augustin se met même à douter des Académiciens. Pour quelle raison ne reste-t-il pas dans cette suprême attitude de sagesse ? « Parce que les sceptiques ignoraient le nom salutaire de Jésus » (22). Mais lui, il l’ignore aussi encore. Il y a donc une force inconsciente qui le pousse vers Ambroise , une intuition de malade sentant quel est le seul remède à sa guérison. Il se sent vraiment malade dans l’âme (23). Et c’est ici que l’historien doit tenir compte non seulement des faits, mais surtout des ressorts cachés des décisions personnelles, de tout ce qu’on ne voit pas, qu’on ne peut pas prouver, des sentiments, des intuitions, des forces occultes ou surnaturelles. S’il ne le fait pas, il écarte des pans entiers, et nous dirions même, les fondements essentiels de la réalité.
 
« Je me décidai donc à demeurer catéchumène dans l’Eglise catholique, l’Eglise de mon père et de ma mère, en attendant que quelque lumière vînt orienter ma course » (24).
 
On ne comprend pas vraiment pourquoi, tout à coup, c’est le nom de Jésus qui met en échec son attachement au Manichéisme et aux Académiciens. La vraie raison, c’est sans doute qu’Ambroise avait réussi à poser cette borne dans le labyrinthe mental d’Augustin, et que celui-ci était obligé d’en tenir compte désormais, quel que fût le chemin choisi. C’est un événement radicalement nouveau. Manichéens, Néoplatoniciens aussi, parlaient du Christ comme d’un Sage, parmi beaucoup d’autres. Ambroise en témoigne comme d’un être unique et divin. Pascal se fera l’écho de cette certitude : « Dieu de Jésus-Christ (…), non des philosophes et des savants » (25).
 
Sa mère vient, entre- temps, le rejoindre à Milan. « Elle me suivait par-delà les terres et les mers ». C’était une battante. Elle avait un courage capable de remonter même le moral aux matelots en péril de mer. Monique s’attache elle-aussi à l’évêque Ambroise, et ils forment autour d’Augustin une nouvelle famille spirituelle.
 
Mais la foi de ces parents spirituels lui reste étrangère. Il croit toujours trouver la vérité par la spéculation. Il aurait voulu discuter des heures et des jours avec Ambroise, mais celui-ci est bien trop occupé. Ou alors, fin limier, feignait-il d’être affairé , sachant que son interlocuteur le mènerait de discussion en discussion, toujours stériles ? Aussi longtemps que le cœur n’est pas convaincu… Augustin soupçonne bien, chez lui, quelque arrière-pensée.
Et nous sommes là, comme pour l’évêque de Thagaste, en présence d’un modèle de direction spirituelle. Le directeur de conscience, d’abord, connaît à fond l’âme de son élève. Monique lui en avait assez parlé. Ensuite, il refuse de mener avec lui un combat oratoire, qui ne servirait strictement à rien. Il ne le lui déclare pas de front ; il ne veut ni le froisser, ni surtout le monter conte lui. Et il attend… Il attend, sachant que cela ne se fera pas de sa propre initiative, mais par une autre main. Il sait que la conversion d’une âme n’est pas l’œuvre de l’homme.
 
Augustin prend d’abord conscience que tout ce que les Manichéens lui avaient fait croire concernant l’Eglise catholique était tronqué. Qu’ils ont déformé son image pour pouvoir la tourner en dérision. Et que c’est un fantôme qu’il avait méprisé : « J’élevais d’aveugles griefs contre votre Eglise catholique (…). Elle n’enseignait pas la doctrine que j’avais violemment incriminée » (26). Il lui trouve plus de sagesse qu’il n’en trouve ailleurs, et plus de loyauté, car elle lui demande de simplement croire ce qui ne peut être démontré.
Mais il met longtemps à comprendre qu’il doit croire pour guérir (27). Il se rend bien compte qu’il croit une infinité de choses qui ne lui ont jamais été démontrées. De plus, confesse-t-il, il n’avait jamais douté de l’existence de Dieu, ni de la Providence qui guide les hommes.
 
Le voilà qui vient, cette fois, à la Bible. Car il réalise que l’homme ne peut trouver la vérité par la seule raison.
Et c’est là, nous semble-t-il, le point de bascule, la révolution de sa vie.
Augustin cherchait la vérité au moyen de son intellect : syllogismes, déductions et observations concrètes. Et il réalise tout à coup, qu’il y a bien plus de choses auxquelles il croit et qui sont cachées, indémontrables. La vie ne serait même pas possible, s’il ne fallait croire que ce qui est mathématiquement démontré. Il lâche donc son emprise sur les certitudes mathématiques et accepte d’essayer la méthode que lui propose l’Eglise . Il accepte aussi le moyen concret d’y parvenir : l’Ecriture sainte qu’il avait rejetée naguère, parce qu’elle n’était pas celle des rhéteurs et des philosophes. « Je commençais à croire que vous n’auriez point investi cette Ecriture d’une autorité si haute dans tout l’univers, s’il ne vous avait plu qu’on crût en vous par elle, qu’on vous cherchât par elle » (28).
Cette découverte révolutionnaire se passe sur fond d’ambitions professionnelles et mondaines ; la houle habituelle des passions humaines agite encore le subconscient d’Augustin. Il veut être célèbre, riche, et il veut se marier, surtout pour avoir un statut honorable dans la société.
 
Que ce cheminement vers la conversion complète a donc été lent ! Quelle minutieuse et complexe opération chirurgicale !
Que restait-il encore à faire maintenant ? A changer ? A purifier ? A éliminer ?
La rhétorique, c’était fait. La recherche intellectuelle aussi. La vision plus juste de l’Eglise également. Enfin, le rapport à l’Ecriture.
Mais il restait à éliminer la boue du fond : l’ambition et l’orgueil. Et aussi l’attachement aux plaisirs de la vie. Ce sont eux qui paraissent être les plus vitaux. La conversion d’Augustin s’achemine ainsi vers une conversion au renoncement et à l’ascèse. Ce sera le dernier lien à couper.
 
Et là, plus que jamais, l’historien n’a rien à expliquer. Comment cela s’est-il fait ? Comment est-il arrivé dans ce jardin ; pourquoi une telle agonie, tout à coup ?
Il n’avait pas vraiment conscience du lien qui le retenait. L’Epître aux Romains le lui révèle : « Marchons honnêtement comme en plein jour, loin des excès et de l’ivrognerie, de la luxure et de l’impudicité, des querelles et des jalousies. Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et n’ayez pas soin de la chair pour en satisfaire les convoitises ».
Il avait auparavant rencontré un mendiant en ville et avait alors pris conscience de la dérision de ses ambitions. Que cherchait-il, en somme, dans les honneurs, dans l’argent et les plaisirs ?
Que recherchait-il dans la « vérité » ? La plénitude du bonheur. Exactement ce que ce mendiant trouvait, passagèrement, dans la boisson. Le but était toujours le même.
 
Et c’est là une importante étape : Augustin sait maintenant ce qu’il cherche. Et il sait aussi que cette plénitude de bonheur, il ne la trouvera pas dans les choses de la terre : ne pourront le lui procurer de façon permanente ni la gloire, ni la connaissance, ni l’amusement, ni l’amour . Donc, il faut chercher plus loin. Le fait de discuter de cela avec ses plus chers amis, Nébridius et Alypius lui sert de psychothérapie. Mais les trois compères sont dans une même détresse spirituelle. Chez Augustin, cela dure depuis l’âge de dix-huit ans. Or il en a trente, maintenant.
 
« Aimant la vie heureuse, je la redoutais là où elle réside véritablement » (29). Et là, tout le reste du récit ne parle que de cette résistance. Pourquoi une telle résistance ? Tous les obstacles à la conversion sont éliminés : sauf celui de la volonté.
Ou est-ce celui de la peur ? La peur de l’inconnu, du tout-autre. La peur de lâcher ses repères, ses habitudes, son confort mental et aussi matériel.
Il y a encore une ultime raison qui alimente la peur d’un changement total de vie : c’est encore et toujours la Femme. « Il me semblait que je serais trop malheureux si j’étais privé des étreintes d’une femme » (3O).
Il n’avait, avoue-t-il, jamais vécu dans la continence. Or le Christianisme des premiers siècles était, comme nous l’avons vu, orienté tout entier vers la continence et la pauvreté, la continence étant justement une forme de pauvreté. L’Empire romain, en effet, reprochait aux chrétiens de ne voir dans le mariage, la vie professionnelle, le service de l’armée, l’argent et les biens, que des pis-aller. La perfection était de vendre ses biens et de renoncer à l’amour, l’éros, et à tous les plaisirs de la société, pour remettre Dieu seul au centre de la vie. Augustin en prend vraiment conscience à l’occasion de deux autres rencontres : le prêtre Simplicianus (31) et le haut-fonctionnaire converti Pontitianus, qui lui fait découvrir le courant monastique de son époque (32).
 
Ambroise a dû prêcher cela souvent, dans la cathédrale de Milan. Il avait clairement montré le chemin à Augustin. Celui-ci savait donc parfaitement ce qu’il fallait faire et en quoi devait consister sa conversion. Mais il n’était pas capable d’un tel arrachement. Il se tournait et se retournait dans sa chaîne (33).
 
Il se trouve un jour, avec Alypius, dans le jardin de la maison qu’il avait louée à Milan, en pleine crise psychologique et spirituelle. Il se jette à genoux, pleure, se couche sous un figuier. C’est une grande tempête. Il prend conscience , en particulier, que tant de chrétiens, de femmes surtout, vivent dans une totale chasteté : les vierges et les veuves consacrées. Il est piqué dans son orgueil : ce dont elles sont capables, il devrait l’être aussi (34). Voici donc que lui apparaît une autre image de la femme ; une image purifiée. Son rapport à la femme peut donc être différent. Il peut être fait d’admiration et de respect, et peut l’élever vers la spiritualité.
Mais jamais il ne s’en serait sorti, si un petit événement n’avait joué le rôle de déclencheur ; si des ciseaux n’étaient pas venu couper brusquement ce cordon qui le retenait à son ancienne vie. Il entend, dans le jardin d’à-côté, des voix d’enfants , une ritournelle qu’il ne connaissait pas : « Tolle, lege ! Tolle, lege ! » - « Prends et lis ! Prends et lis ! ». Il a, tout près, un recueil de l’Ecriture sainte. Il l’ouvre, et tombe sur le passage de St Paul aux Romains , dont nous avons parlé plus haut. Il lit tout le chapitre 13, et certains versets le bouleversent : « Vous savez en quel temps nous sommes : c’est l’heure de vous réveiller enfin du sommeil, car maintenant le salut est plus près de nous…La nuit est avancée, le jour approche. Dépouillons-nous donc des œuvres des ténèbres et revêtons les armes de la lumière ». Ces termes manichéens, il les connaît. A présent, il les retrouve chez St Paul, dans un tout autre contexte et avec une autre portée :
« Ces lignes à peine achevées, il se répandit dans mon cœur comme une lumière de paix, qui dissipa toutes les ténèbres de mon incertitude » (35)
 
Et maintenant, pourquoi tergiverser encore ? Pourquoi, de nouveau, tout reporter à demain ? « Pourquoi pas tout de suite, sur l’heure, en finir avec ma honte ? » (36)
 
De nombreux ruisseaux avaient conduit Augustin à cette grande rivière de la vie ascétique :
un changement de regard sur toutes ses démarches intellectuelles : rhétorique, philosophie, manichéisme, scepticisme ; sur l’Eglise catholique qu’il commence vraiment à découvrir ; un changement de regard aussi sur lui-même et les ressorts profonds de ses ambitions ; une prise de conscience de l’urgence existentielle d’un retour vers Dieu, en cette fin de l’Empire romain menacé à toutes ses frontières par les Barbares ; enfin, la certitude que ce retour est bien le chemin que lui indique l’Eglise, et qu’il doit être suivi dans l’obéissance, la pauvreté et la chasteté.
 
Etrangement, Augustin ne parle pas ici d’une rencontre avec Dieu, mais seulement d’un face -à -face avec les conseils de l’Ecriture sainte.
Les conversions où la rencontre avec Dieu est primordiale, l’histoire en connaît des exemples fameux, comme celles de St Paul et de Pascal (37). Dans l’Ancien Testament, les conversions étaient toujours provoquées par des rencontres personnelles avec Dieu ou avec son messager, l’Ange. Abram, les Patriarches, Moïse, sont interpelés par Lui et Lui parlent face à face. Il leur demande de changer de pays, les investit d’une mission, les attaque même physiquement, et les inonde de promesses magnifiques. Ce sont, chaque fois, des illuminations hors du temps. Aussi chez St Paul et chez Pascal (38).
 
Le choc n’était pas le même chez la plupart des Docteurs de l’Eglise mais, assurément, la rencontre extatique se sera produite après. Tout au long des Confessions, le dialogue d’Augustin avec le Seigneur se poursuit.
 
Et l’historien, ici, doit faire silence. Il est maintenant en présence de secrets qui lui échappent. Il se trouve devant une porte gardée par des épées de flamme. Il ne devra jamais oublier que, s’il est historien de l’Eglise, l’effort de son investigation, le chemin de sa recherche, aboutiront toujours, et devront s’arrêter à la porte du Mystère sacré.
 
 En la fête de St Augustin,
Ste Marie-aux-Mines, Dimanche 28 août 2O16.
 
  
 * * * *    N  o  t  e  s    * * * *
 
Note 1. Etienne Gilson, Introduction à l’étude de saint Augustin (Paris, Librairie philosophique J.Vrin, 1949), p.323.
 
Note 2. Saint Augustin, Confessions . Texte établi et traduit par Pierre de Labriolle
(Paris, Les Belles lettres, 1955).
Livre 1, ch. III : « J’aspirais à me distinguer là où les succès se mesurent aux mensonges (…). Déjà je me détachais en tête à l’école du rhéteur ; et ma joie était faite d’orgueil, j’étais gonflé de vanité ». Il voulait « goûter les joies de la vanité humaine » (ch.IV).
 
Note 3. Conf. Livre 3, ch. IV : « Ce qui m’y passionnait, c’étaient les choses dites, et non pas la manière dont elles étaient dites ». Une phrase de l’Hortensius a été citée par Augustin, celle qui l’avait frappée le plus : cf Louis Bertrand, Saint Augustin (Paris, Librairie Arthème Fayard, 1913), p.124-125. 
 
Note 4. « Reste-t-il encore quelque chose de vous, parce que (le ciel et la terre) ne vous contiennent point (…) ? Tout ce que vous remplissez, le remplissez-vous de votre Etre entier ? (…) Ou bien êtes-vous tout entier partout, et nulle chose ne vous contient-elle tout entier ? » (Conf. Livre 1, ch. III).
Cf L.Bertrand, op.cit. p. 23O : « Il était sceptique, de ce scepticisme qui considère comme inutile toute spéculation sur le fond des choses et pour qui la science n’est qu’une approximation du vrai ».
Et Conf. Livre 6, ch. IV : « Je tenais mon cœur en garde contre toute adhésion, de peur du précipice, et cette suspension même me tuait. Je voulais être aussi sûr des choses qui ne se voient pas que de sept et trois font dix. Car je n’étais pas assez fou pour penser qu’une telle proposition (mathématique) pût ne pas être pleinement atteinte ; mais je prétendais obtenir le même genre de certitude pour toute vérité, soit corporelle et éloignée de mes sens, soit spirituelle. (…) Or, je devais croire pour guérir ». « Croire pour comprendre », disait St Anselme. 
 
Note 5. Conf. Livre 3, ch. V. 
 
Note 6. L.Bertrand, op.cit. p. 23. 
 
Note 7. Conf. Livre 1, ch. XI. 
 
Note 8. Conf. Livre 1, ch. IX et XI : « Je vous priais – avec quelle ferveur, si petit que je fusse ! - afin de n’être point battu à l’école ». 
 
Note 9. Conf. Livre 1, ch. XI : « Sans doute jugeait-on que si, après le bain baptismal, je retombais dans la fange du péché, ma responsabilité serait plus lourde et plus périlleuse ». 
 
Note 1O. Conf. Livre 1, ch. XI. 
 
Note 11. Conf. Livre 1, ch. XI. 
 
Note 12. Conf. Livre 3, ch. VI. 
 
Note 13. L.Bertrand parle de « ce tempérament exalté d’Africain, ce vague à l’âme, ces mélancolies stériles, ces perpétuelles hésitations devant la foi » (op.cit. p. 21O).
De nature et de caractère, Augustin est un perpétuel insatisfait. Il cherche sans cesse. Il cherche « autre chose ». Toujours déprimé, il tente de satisfaire sa soif d’absolu et de bonheur , non dans des plaisirs vulgaires, mais esthétiques ; un eudémonisme qui s’étend à tout ce qui est beau, la nature, la musique, la poésie, l’harmonie du langage et des formes. En même temps, il adhère au Manichéisme qui rejette tous ces vestiges , même esthétiques, issus du monde matériel. Parfois, Augusrin est tout entier dans ses contradictions. Mais n’annonce-t-il pas ici le début du Romantisme, les mélancolies de Rousseau, et le spleen des grands romantiques du XIXe siècle ?
Louis Bertrand le trouve épicurien dans l’âme, (op.cit. p.119, 219) amoureux de la Beauté (p.234), musicien -né, bouleversé par les chants d’Eglise (p.241-242) . 
Et il nous faut citer ce beau passage, plein d’enseignement aujourd’hui : 
« Les chants liturgiques étaient alors une nouveauté en Occident. St Ambroise venait de les inaugurer dans les basiliques milanaises. La jeunesse des hymnes ! On ne peut y songer sans émotion… Ces beaux chants, qui allaient monter pendant tant de siècles et qui planent toujours aux voûtes des cathédrales, prenaient leur vol pour la première fois. On se refuse à penser qu’un jour ils replieront leurs ailes et qu’ils se tairont… On voudrait croire que les hymnes, temples du Verbe, sont immortelles et qu’elles retentiront encore dans l’éternité » écrit l’Académicien prophète, en 1912, quelques années après la séparation de l’Eglise et de l’Etat en France ; quelques décennies avant les réformes liturgiques, parfois désastreuses de Vatican II. 
 
Note 14. Conf. Livre 3, ch. VI : « Je tombai parmi des hommes extravagants, …loquaces à l’excès ; leur bouche recélait un piège diabolique, une glu composée d’un mélange des syllabes de votre nom et des noms de notre seigneur Jésus-Christ et du paraclet consolateur, l’Esprit-Saint ». 
 
Note 15. Conf. Livre 5, ch. VIII : « Si je voulais ce départ pour Rome, ce ne fut pas à cause des émoluments plus élevés, de la situation plus en relief que m’y promettaient les amis qui me conseillaient . (…) Ma principale raison, et presque la seule, c’est qu’on m’affirmait qu’à Rome les jeunes étudiants gardaient une meilleure tenue (…), une discipline mieux réglée ». 
 
Note 16. Conf. Livre 3, ch. XII. 
 
Note 17. Conf. Livre 5, ch. X : « Quand mon esprit essayait de revenir à la foi catholique, il se sentait refoulé parce que l’idée que je me formais de la foi catholique n’était point exacte ».
Voir aussi : Livre 6, ch. III : « J’avais aboyé non contre la foi catholique, mais contre un fantôme de mon imagination ».
Egalement, Livre 6, ch. IV. 
 
Note 18. Au sujet de sa tendance à l’ésotérisme, et son goût pour la voyance, cf. Conf. Livre 7, ch. VI. 
 
Note 19. Par exemple, l’Edit de Thessalonique (38O), par Théodose Ier. (346-395).
L’empereur Gratien (359-383) avait fait enlever les emblèmes païens à Rome . Il décida de ne plus payer les prêtres païens ni de subventionner les collèges de vestales, et confisqua les biens des temples païens. Son règne marque la fin du Paganisme comme religion d’Etat. 
 
Note 2O. Conf. Livre 5, ch. XII. 
 
Note 21. Conf. Livre 5, ch. XIII. 
 
Note 22. Conf. Livre 5, ch. XIV. 
 
Note 23. « Je refusais de confier à ces philosophes, qui ignoraient le nom salutaire de Jésus, la cure des langueurs de mon âme » (ibid.) 
 
Note 24. Ibid. Son père s’était converti, en effet, peu avant sa mort, qui se produit lorsqu’Augustin est à Carthage au début de ses études de rhétorique  dans les années 372. 
 
Note 25. Blaise Pascal (1623-1662), Memorial. (Dans : Pensées, éditions Garnier, Paris, 1961), p. 71. 
 
Note 26. Conf. Livre 6, ch. IV. 
 
Note 27. Conf. Livre 6, ch. IV. 
 
Note 28. Conf. Livre 6, ch. V. 
 
Note 29. Conf. Livre 6, ch. XI. 
 
Note 3O. Conf. Livre 6, ch. XI. 
 
Note 31. Conf. Livre 8, ch. II et ss. 
 
Note 32. Conf. Livre 8, ch. VI. 
 
Note 33. Conf. Livre 8, ch. XI. 
 
Note 34. Conf. Livre 8, ch. XI. 
 
Note 35. Conf. Livre 8, ch. XII. 
 
Note 36. ibid. 
 
Note 37. Il faudrait voir ici d’autres exemples de conversions dont le récit nous est parvenu : 
Chez Ste Thérèse de Lisieux (morte en 1897), il n’y a jamais eu de conversion, mais une croissance spirituelle, une maturation, avec de brusques prises de conscience.
De même chez St Jean Chrysostome (mort en 4O7).
Chez Pascal (mort en 1662), ce fut une illumination intellectuelle mais aussi émotionnelle, concomitante à l’extase d’une rencontre et d’un dialogue avec Dieu.
Chez St Paul (mort martyr en 64 ou 67), une prise de conscience brutale, accompagnée aussi d’un dialogue.
Chez St Martin de Tours (mort en 397), c’est aussi une prise de conscience soudaine, lors de la rencontre avec le mendiant, mais pas encore, à ce moment-là, apparemment, de rencontre personnelle avec Dieu.
Chez St Justin Martyr (mort en 16O), païen de naissance, c’est la réflexion philosophique qui le conduit à considérer le Christianisme comme « la seule philosophie solide et utile que j’aie jamais trouvée » (Dialogue avec Tryphon le Juif).
De même, chez St Clément d’Alexandrie (mort en 215) et chez Origène (mort en 254).
St Irénée (mort martyr en 177), chrétien d’origine, découvre la vérité de l’Evangile en écoutant les sermons de l’évêque St Polycarpe à Smyrne.
St Eusèbe de Césarée (mort en 34O) se convertit par ses travaux d’érudition sur la Bible.
Chez St Athanase (mort en 373), la foi a grandi, comme chez Jean Chrysostome ou Ste Thérèse.
St Basile de Césarée (mort en 379), était théologien et mystique dans l’âme.
St Grégoire de Nazianze (mort en 39O), a été consacré au Seigneur dès sa naissance par sa mère, et reçut très tôt une intense éducation religieuse.
Tertullien (mort vers 222), d’origine païenne, a été converti par l’exemple des martyrs , l’exemple moral de l’Eglise, la prédication et la catéchèse.
St Cyprien (mort martyr en 257), se convertit sous l’influence d’un prêtre de Carthage, Caecilius, avec lequel il s’était lié d’amitié.
St Ambroise (mort en 397), né chrétien, n’a jamais hésité dans son engagement ecclésial.
St Jérôme (mort en 42O), né dans une famille catholique, se convertit grâce à sa curiosité littéraire, ses études et son érudition. 
 
Note 38. On ne peut se priver de citer ici le Mémorial de l’an de grâce 1654 :
« Lundi, 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au martyrologe,
Veille de saint Chrysogone, martyr et autres,
Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi,
                         Feu
« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob »,
Non des philosophes et des savants.
Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
Dieu de Jésus-Christ.
Deum meum et Deum vestrum.
« Ton Dieu sera mon Dieu ».
Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.
Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Evangile.
Grandeur de l’âme humaine.
« Père juste, le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu ».
Joie, joie, joie, pleurs de joie.
Je m’en suis séparé.
Dereliquerunt me fontem aquae vivae.
« Mon Dieu, me quitterez-vous ? »
Que je n’en sois pas séparé éternellement.
Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
Jésus-Christ.
Jésus-Christ.
Je m’en suis séparé ; je l’ai fui, renoncé, crucifié.
Que je n’en sois jamais séparé.
Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Evangile.
Renonciation totale et douce.
Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.
Eternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre.
Non obliviscar sermones tuos. Amen. 
 
Danielle Vincent
Ste Marie-aux-Mines.
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