Musée du Chateau d'Argent

Lundi 5 février 2O18

 

CHATEAU D’ARGENT

Conférences 2O17 – 2O18, par Danielle VINCENT.
 
«  Octobre 1917 - Octobre 2O17 :
 
LA REVOLUTION RUSSE ET LE « LIVRE NOIR DU COMMUNISME’  »
 
Conférences - Entretiens – Débats
 
185, rue De Lattre de Tassigny, 6816O Ste Marie-aux-Mines.
Tél. O6 47 14 67 88
 
 
Suite de la conférence du 8 janvier 2018
 
 

Lundi 5 février 2018 

« Octobre 1917 – Octobre 2O17 : la Révolution russe et le Livre noir du Communisme »
(suite)

 

Deuxième partie : L’implantation du Communisme en Russie et ses méthodes.

 
Imprimé sur papier bible, l’ouvrage de Stéphane Courtois et d’un groupe de chercheurs, intitulé : « Le livre noir du Communisme. Crimes, terreur, répression » (Paris, éd. Robert Laffont, 1997), totalise 923 pages.
 
La première des cinq parties est consacrée à l’implantation du Communisme en URSS et aux
moyens utilisés, les autres parties du livre parlant de sa diffusion dans le monde.
 
D’emblée, on est averti que le Communisme a « érigé le crime de masse en véritable système de gouvernement » (p. 6). Au total, le bilan s’élèverait à cent millions de morts, dans l’ensemble du monde :
2O millions en URSS ; 65 millions en Chine ; 1 million au Vietnam ; 2 millions en Corée du Nord ; autant au Cambodge ; 1 million en Europe de l’Est ; 15O.OOO en Amérique latine ; 1,7 million en Afrique ; 1,5 million en Afghanistan.
 
La « politique d’hégémonie idéologique » (p.11) en Russie, s’efforçait d’éliminer toutes les classes d’opposants : la bourgeoisie en général, mais aussi les ouvriers révoltés, des centaines de milliers entre 1918 et 1922 ; en 192O, les cosaques du Don et, dans les années 1922 à 1925 les koulaks, propriétaires terriens, dont les hommes étaient massacrés en masse, les femmes, les enfants et les vieillards déportés, les villages rasés : deux millions de victimes. Staline avait trouvé un autre moyen d’éliminer la paysannerie réfractaire aux collectivisations : la famine organisée. En 1922, cette méthode avait provoqué la mort de cinq millions de personnes.
Au cours de la seconde guerre mondiale, Polonais, Ukrainiens, Baltes, Moldaves et Bessarabiens furent déportés par centaines de milliers.
Au rang des crimes contre l’humanité, il faut mentionner également la déportation dans les camps de Sibérie de centaines de milliers de soldats allemands faits prisonniers pendant la campagne de Russie ; des hommes qui avaient traversé l’interminable enfer des combats et qui, à la fin de la guerre n’avaient qu’un désir : revoir leur pays, mais qui n’ont jamais pu rejoindre les leurs, même vingt ans après.
Nous pensons par contre, que les crimes de l’Armée rouge entrant à Berlin en 1945, ne sont pas propres au régime communiste, mais relèvent de la barbarie humaine de tous les temps.
 
Peut-être avons-nous besoin, aussi pour les appliquer au monde actuel, des définitions que l’on a données du « crime contre l’humanité ».
 
C’est au sujet du massacre des Arméniens, pendant la première guerre mondiale, que cette expression de « crime contre l’humanité et la civilisation » est apparue pour la première fois, dans une protestation de la France, de l’Angleterre et de la Russie, contre la Turquie, le 18 mai 1915.
 
A Nuremberg, l’article 6c le définit ainsi :
« L’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux (…) »
 
Le 9 décembre 1948, la Convention des Nations unies précise que le génocide est un acte commis dans l’intention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux, par les moyens suivants :
« Meurtres de membres du groupe ; atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe ».
 
Pour André Frossard, « il y a crime contre l’humanité lorsqu’on tue quelqu’un sous prétexte qu’il est né » (dans son livre : Le Crime contre l’humanité, éditions Robert Lafont, 1987).
 
Dans le nouveau Code pénal français, le génocide résulte de  «  l’exécution d’un plan concerté visant la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux, ou d’un groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire ».
 
Par ces définitions, qui sont aussi à méditer pour notre époque, les Etats totalitaires ne seraient pas les seuls concernés, mais sont interpelés aussi certaines nouvelles législations et projets de lois des démocraties libérales. Les « groupes » ici, sont à définir. Les auteurs désignés par « on » ne sont pas forcément des gouvernements, des partis au pouvoir ou des hommes armés, mais tout être humain commettant de telles actions.
 
Sous le régime des tsars, de 1825 à 1917, donc en quatre-vingt douze ans, les exécutions politiques atteignirent à peine quatre mille personnes. Or, de novembre 1917 à mars 1918, en quatre mois seulement, sous le gouvernement bolchevique, ce chiffre était déjà dépassé.
 
Une comparaison analogue pourrait être faite avec la répression nazie, et il faut citer ici le livre dont nous parlons :
« Les régimes communistes ont commis des crimes concernant environ cent millions de personnes, contre environ vingt cinq millions de personnes au nazisme. Ce simple constat doit au moins inciter à une réflexion comparative sur la similitude entre le régime qui fut considéré à partir de 1945 comme le régime le plus criminel du siècle, et un système qui a conservé, jusqu’en 1991, toute sa légitimité internationale et qui, jusqu’à aujourd’hui, est au pouvoir dans certains pays et garde des adeptes dans le monde entier » (p.2O).
 
Les méthodes employées par les nazis s’étaient inspirées des méthodes russes : Rudolf Hoess, désigné pour organiser le camp d’Auschwitz, déclarait :
« La direction de la Sécurité avait fait parvenir aux commandants des camps une documentation détaillée au sujet des camps de concentration russes. Sur la foi de témoignages d’évadés, les conditions qui y régnaient étaient exposées dans tous les détails. On y soulignait particulièrement que les Russes anéantissaient des populations entières en les employant au travail forcé ». (R.Hoess, Le Commandant d’Auschwitz parle. Paris, La découverte, 1995, p.224).
 
Or, il faut enraciner ces exactions dans leur contexte.
 
Après l’abdication du tsar Nicolas II, le 2 mars 1917, selon le calendrier julien (15 mars selon le calendrier grégorien, adopté seulement le 1er février 1918), deux comités se forment parallèlement : le Comité exécutif provisoire (C.E.P.) constitué en majorité de mencheviks, et le Comité provisoire de la Douma (C.P.D.). Ce dernier établit un gouvernement provisoire dont le but est l’établissement d’une monarchie constitutionnelle. Il est présidé par le prince
Gueorgui Lvov. Mais il ne réussit pas à s’imposer et démissionne le 13 mai.
 
Gueorgui Lvov est né à Dresde le 2 novembre 1861. Sa famille s’établit peu après à Popovka près de Toula, au sud de Moscou.
Il fait son droit à l’université d’Etat de Moscou. Après son diplôme, il rejoint la Franc-maçonnerie et contribue à créer les premières loges maçonniques à Moscou et St Petersbourg.
Il est nommé ministre en 19O6, lors de la première Douma, et devient président de l’union pan-russe des zemstvos en 1914. En 1915, il préside le zemgor, c'est-à-dire le comité mixte de l’union des zemstvos et de l’union des villes. Il conseille à l’empereur d’abdiquer en mars 1917. Il devient président du conseil des ministres le 15 mars 1917 et chef du gouvernement provisoire, le 23 mars 1917, fonction qu’il occupera au cours du second gouvernement provisoire, du 18 mai jusqu’au 2O juillet 1917. Pacifiste, au fond de lui-même, il n’ose cependant pas opter pour une paix séparée en 1917. Il peine à rassembler les appuis qui lui sont nécessaire, et démissionne en faveur de son ministre de la justice, Alexandre Kerensky le 2O juillet 1917. Après la prise de pouvoir des Bolcheviks, il est arrêté et emprisonné à Ekaterinenbourg. Il réussit à s’échapper et à gagner Paris. Là, il crée un Comité national russe, qui sert de liaison entre les différents gouvernements et les généraux russes, pour combattre les Bolcheviks. Gueorgui Lvov meurt à Paris le 7 mars 1925 et est enterré au cimetière russe de Ste Geneviève des Bois. Nous avons recueilli les éléments de sa biographie sur internet.
 
Le second gouvernement provisoire, à partir du 18 mai, est partagé entre Libéraux et Socialistes. Alexandre Kerenski fait partie de ces derniers.
Alexandre Kerenski est né dans la même ville que Lénine, à Simbirsk (devenue Oulianovsk) le 22 avril 1881 (calendrier julien). Son père était proviseur des deux lycées de cette ville. Alexandre fait d’abord des études de philologie et d’histoire à Saint-Petersbourg, puis se consacre au droit, et devient avocat, en 19O4, au Barreau de cette ville. Excellent orateur, il défend la cause des prisonniers politiques, notamment des victimes du Dimanche rouge. Il est alors arrêté en 19O5, exilé à Tachkent, libéré l’année d’après. Toujours investi dans la défense des opprimés du régime, membre dirigeant de la Franc-maçonnerie, il adhère aussi parti social-révolutionnaire, et est élu à la Douma de 1912. D’abord ministre de la Justice en mars 1917, puis ministre de la Guerre en mai, il organise deux mois après l’offensive malheureuse du général Broussilov en Galicie, que l’on a appelée « l’offensive Kerenski ».
Quand, hostile au programme socialiste, le prince Lvov démissionne, le 2O juillet 1917, Kerenski lui succède et devient le président du troisième gouvernement provisoire.
Idéaliste, il fait prendre à son gouvernement les mesures les plus démocratiques : suffrage universel, liberté de la presse, égalité des classes, respect des croyances, des races et des minorités, droit à l’autodétermination de la Pologne et de la Finlande, abolition de la peine de mort, libération des prisonniers politiques.
 
Une émeute populaire, début juillet, à Saint-Petersbourg, fomentée par le parti bolchevik, et réprimée par le gouvernement Kerensky, avait contraint Lénine à s’enfuir en Finlande.
Les thèses qu’il avait promulguées en avril gagnaient cependant du terrain  et soulevaient partout un immense espoir. Il les avait reprises dans son écrit : L’Etat et la Révolution, en septembre, et dans ses lettres au Comité central. Le parti bolchevik prenait de plus en plus d’ampleur, devenait majoritaire aux soviets des grandes villes, gagnait les campagnes. Il réclamait le pouvoir déjà en juillet, s’opposant à la démocratie parlementaire et à la République russe instaurée par Kerensky le 14 septembre 1917 . Les bolcheviks s’opposaient aussi à la poursuite de la guerre, là où Kerensky hésitait devant un armistice, craignant les exigences d’une Allemagne victorieuse en Russie.
 
En septembre, Lénine estimait que les conditions lui étaient assez favorables pour qu’il puisse revenir de son exil finlandais. Il était déterminé à renverser le gouvernement Kerensky et voulait agir avant la réunion du deuxième congrès des soviets, fixée au 2 novembre, pour mettre celui-ci devant le fait accompli.
 
La situation du pays était catastrophique : la guerre continuait avec le recul systématique des armées ; les problèmes économiques se radicalisaient : pénurie, difficultés de ravitaillement, inflation, crise paysanne et ouvrière, fermeture d’entreprises et chômage.
Un soulèvement populaire général s’ensuivit.
Dès février 1917, on vit paysans, ouvriers, militaires, marins, cosaques, et les ménagères elles-mêmes, s’organiser en comités. Les milices armées ouvrières furent à l’origine des Gardes rouges. Ce fut du choc de leurs concertations quasi permanentes, que jaillit la révolution de 1917.
L’armée était gangrénée par l’anarchie et les massacres d’officiers fidèles au Tsar étaient courants. Ils avaient soutenu la tentative de coup d’Etat du général Kornilov, le 24 août. On comptait, en août et en septembre 1917 plusieurs milliers de désertions par jour.
Les comités d’usine revendiquaient la journée de huit heures, des augmentations de salaire, le contrôle des embauches, des licenciements, de la production et, au final, l’usine aux ouvriers.
Du côté des agriculteurs, c’était, de même, la revendication de la terre aux paysans et non plus aux propriétaires fonciers. Le matériel agricole des koulaks, les troupeaux, les fermes, les terres cultivées, les forêts et pâturages étaient saisis et devenaient la propriété de la communauté villageoise, quand ils n’étaient pas brûlés, mis à sac, et leurs propriétaires massacrés.
 
Pour préparer leur coup d’Etat, les bolcheviks avaient mis en place, à Saint-Petersbourg, un Comité militaire révolutionnaire ; ils avaient avec eux les milices armées ouvrières, les marins et la flotte de la Baltique, ainsi que la garnison de la ville. Face au palais du gouvernement, le croiseur Aurore était en poste sur la Néva. Kerensky réclama des troupes contre les insurgés, mais ne les obtint pas. Le 24 octobre (6 novembre) il fit encore une tentative, au Parlement, pour rallier les partis à sa cause, en vain.
 
Le même soir, en quelques heures, jusqu’au 25 octobre (7 novembre) à 1O heures du matin, dix mille hommes occupent la capitale. Au Palais d’hiver, le gouvernement capitule le 26 octobre (7 novembre), à 2 h 3O du matin, pratiquement sans résistance.
Un praesidium, à majorité bolchevique, est élu par le deuxième congrès des soviets, dans la nuit du 25 au 26 octobre (7 au 8 novembre).
Les 26 et 27 octobre, le praesidium lance un appel au peuple, et vote deux décrets promis :
le décret sur la paix immédiate, sans annexion et sans contrepartie ;
le décret sur la terre, qui abolit la propriété foncière et la remet aux communautés paysannes.
 
Le Conseil des commissaires du Peuple devient le nouveau gouvernement. Il est présidé par Lénine et ne comporte que des membres de son parti.
 
Kerensky s’enfuit à Pskov, tente une contre-révolution, en rassemblant des troupes restées fidèles, est victorieux à Tsarkoïe-Selo, le 3O octobre (12 novembre), mais est battu à Poulkovo le lendemain. Son armée défaite, Kerensky s’enfuit déguisé en matelot. Il réussit à quitter la Russie et à gagner la France au printemps 1918. Il restera à Paris jusqu’à la deuxième guerre mondiale, s’adonnant à une importante activité littéraire. Début 194O, il gagne les Etats-Unis et mourra à New-York le 11 juin 197O.
 
Après Petrograd, les bolcheviks, dès le 28 octobre, occupent Moscou.
Une série de mesures sont prises : l’armée est réduite à l’obéissance ; on promulgue des décrets sur la presse , le 28 octobre ; sur la constitution de l’Armée rouge par les milices ouvrières, le 28 octobre aussi ; sur les loyers (29 octobre); sur le contrôle des usines par les ouvriers (le 1er novembre); sur la constitution de tribunaux populaires (1er novembre); le 24 novembre est créée la Tchéka, ou police d’Etat ; les peuples et nationalités de la Russie sont regroupés en Union soviétique (2 novembre). La grève est interdite (7 novembre) ; les banques nationalisées (21 novembre).
Comme nous en avons déjà parlé, le traité de Brest-Litovsk met fin à la guerre en Russie (3 mars 1918).
Le parti bolchevik prend le nom de parti communiste (12 mars ).
Enfin, le 1O juillet 1918, est adoptée une Constitution pour les Républiques socialistes soviétiques.
 
Désormais, la révolution est terminée, et l’Etat soviétique dispose de tous les instruments pour asseoir son pouvoir sans contestation.
 
Le dernier vestige de l’ancien régime, la famille impériale, est passé par les armes, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918. La maison Ipatief d’Ekaterinenbourg ouvrait alors grand la porte à des millions d’autres exécutions.
 
La classe paysanne avait certainement souffert plus que toutes les autres de l’instauration du régime communiste en Russie. Nous lui consacrerons notre prochaine rencontre, le lundi 5 mars 2O18.