Musée du Chateau d'Argent

Journal Octobre 2019

L A   V O I X   D A N S   L E   D E S E R T

Mensuel du Château d’Argent  -  N° 7    Octobre  2O19

 

UN INSTITUTEUR ALSACIEN PENDANT LA GUERRE D’ALGERIE

En 192O, un célibataire endurci de quarante ans, greffier de justice au tribunal cantonal de Marckolsheim, fait la rencontre de sa vie : la fille aînée du maire de cette ville a vingt cinq ans. Elle est très belle et s’occupe de ses sept frères et sœurs depuis le décès prématuré de leur maman. Joseph et Marguerite se marient en 1921 et s’installent à Kintzheim. Ils auront quatre enfants : Charles né en 1923, Jean-Pierre en 1924, Théophile deux ans plus tard, et Alphonse né le 14 février 1929, et qui porte le prénom de son oncle, tombé pendant la première guerre mondiale.

Alphonse fait ses classes à l’école primaire de Kintzheim et, en secondaire, au lycée Koeberlé de Sélestat, sous le régime allemand d’abord, ce qui, en 1945, n’ayant parlé qu’alsacien jusque là, lui rend très difficile l’apprentissage du français. Il passe son bac en 1947 et va poursuivre ses études à Strasbourg en Fac de droit et d’allemand.
En 1949, il épouse la très belle Sophie, et c’est avec elle qu’il part en Algérie peu après, pour y exercer la profession d’instituteur. Il a vingt et un ans.
 
En Algérie, des réformes avaient été prévues dès 1947 mais n’avaient eu que peu de concrétisation. On assistait, à l’époque, à l’émancipation des « Frères marocains et tunisiens », ainsi qu’à une volonté d’indépendance dans les colonies, et parmi la population algérienne en particulier.
 
Le premier poste d’Alphonse est le centre minier et base militaire de Kénadsa, au sud-ouest de Colomb-Bechar, dans le nouveau village, le Ksar Djedid.
Il enseigne dans un hangar, et a une classe unique. Tous les élèves sont arabes. Ce sont exclusivement des garçons entre huit et quinze ans. Ils sont craintifs, un peu perdus dans cet environnement scolaire. Le maître les initie au français, au calcul et à l’écriture. Il leur joue aussi du banjo et de la flûte, et c’est le remède miracle pour les sociabiliser. Il passe, la même année son CAP à Colomb-Béchar.
Le jeune couple loge dans un « coron » : une cuisine, une chambre, de l’eau et du courant seulement quelques heures par jour. Les choses les plus élémentaires font défaut. Pas de journaux ni de radio. Alphonse gagne peu, car il n’est pas encore titularisé. Les contacts avec la population sont bons et il apprécie particulièrement l’honnêteté qu’il rencontre chez ses amis algériens.
Plus tard, il est nommé dans l’autre école de Kénadsa, qui se trouve dans le vieux village et où il a, cette fois, quatre classes. Un deuxième bébé est attendu par le couple pour le printemps prochain.
Beaucoup d’habitations sont construites en terre glaise à même le sol, sans étage, et recouvertes de branches de palmier ; il y a un minaret, un petit séminaire musulman, et la résidence beaucoup plus luxueuse du gouverneur militaire français. « Les us et les coutumes de ce village étaient restées d’obédience religieuse marocaine. On sentait un sourd reproche à l’égard de la France pour avoir annexé ces territoires à l’Algérie ».
 
Au cours de la deuxième année scolaire passée en Algérie, Alphonse commence à donner des cours d’alphabétisation pour adultes : des hommes entre vingt et quarante ans s’assoient sur les bancs d’école, vêtus de la sahraoui et du turban. Certains invitent ensuite l’instituteur et son épouse à venir prendre le thé chez eux. Aucune fille arabe, là-bas, n’est scolarisée. Alphonse fait aussi partie d’un groupe de musiciens avec son banjo, sa flûte et son saxo.
 
Le 1er octobre 1953, il est muté dans le village de Kristel, à une quinzaine de kilomètres à l’est d’Oran. Il y restera trois ans. Le village surplombe la mer. Le couple bénéficie d’un appartement dans le bâtiment scolaire, de construction européenne. Il n’y a ni électricité ni eau courante dans cette localité. On s’éclaire à la lampe à carbure et l’on va chercher l’eau au bassin public. L’école comporte cinq classes avec deux enseignants arabes et trois européens. Vis-à-vis d’Alphonse, les collègues sont réservés : « Que vient faire parmi eux ce Français de France ? » Sa classe compte trente-cinq élèves entre douze et quinze ans. Les filles sont scolarisées jusqu’à douze ans, au moment où elles doivent porter le voile. La tâche d’enseignant là-bas est difficile : il faut combler les retards en écriture, en lecture, et les élèves sont déjà trop âgés. La journée s’ouvre par une demi-heure consacrée à la morale, ce qui plaît beaucoup aux élèves. Mas ce sont les leçons de chant arabe, accompagnés de la flûte, qui ont le plus de succès.
Là encore, les villageois rêvent d’indépendance et lancent quelquefois des invectives aux enfants de l’instituteur ; ils les appellent « roumis », c'est-à-dire « incroyants » ou « exclus », et leur jettent des cailloux. Le petit Bernard est blessé à la tête. Son père demande alors sa mutation. Tous les chiens du village sont empoisonnés volontairement au cyanure, avec la complicité de la population. Un acte de désobéissance est aussi à retenir : quand un garçon, un jour, a refusé de chanter la Marseillaise. Pourtant les livres d’histoire publiés en Algérie témoignaient d’une belle ouverture d’esprit et de tolérance : chaque page consacrée à l’Histoire de France comportait en parallèle une autre page relatant l’Histoire de l’Algérie. « Je n’avais jamais bénéficié, comme jeune élève alsacien, d’une telle largeur de vue en ce qui concerne l’histoire de ma province ! » écrit notre ami dans ses mémoires.
 
 
Dès l’automne 1954 surviennent en Algérie des événements politiques annonciateurs de la guerre. En octobre et novembre le comité révolutionnaire fomente des attentats partout dans le pays. La résistance est menée principalement par Ahmed ben Bella. Les révolutionnaires revendiquent l’indépendance de l’Algérie et se réunissent surtout en Kabylie et dans l’Egypte de Nasser.
 
Un jeune instituteur est abattu dans les Aurès. Même si, en général, le village est resté paisible, « il était évident, dit notre narrateur, que la population était acquise aux idées du FLN ».
Alphonse a un ami, le jardinier Mohamed, avec lequel il a de longues conversations. Avec lui, il lit le Coran en français. Mohamed « ne pouvait souffrir l’idée que, le jour de ma mort, je n’entrerais pas, comme ‘roumi’, au paradis. Il m’apprit le verset coranique des mourants et me fit promettre de le réciter quand je sentirai ma fin proche ». Il doit porter un autre verset sur son bras gauche pour avoir du succès aux examens. Ce qui n’a pas manqué. Mohamed lui promet de le cacher, lui et sa famille, si un commando FLN devait s’introduire la nuit dans le village.
Alphonse prépare le CAPES et demande à changer d’affectation.
 
Dès janvier 1955, le ministre français de l’Intérieur, François Mitterrand, méconnaissant totalement la réalité de la situation, propose que l’Algérie soit intégrée à la France. En janvier aussi, le droit de vote est accordé aux musulmans d’Algérie. Jacques Soustelle devient Gouverneur général. Edgar Faure remplace Mendès-France au gouvernement. Son ministère d’Union nationale est orienté à droite.
Le 3 avril 1955 l’état d’urgence est proclamé en Algérie. En mai, la France renforce son armée et rappelle les réservistes. En juin les autorités algériennes s’en prennent au Parti communiste, partisan de l’indépendance : le secrétaire général est arrêté, avec des centaines de personnes, et le journal l’Humanité est saisi. Les émeutes s’étendent.
En septembre, les parlementaires musulmans se prononcent contre l’intégration de l’Algérie à la France, et demandent, en janvier 1956, la reconnaissance de la nationalité algérienne. En contrepartie est créé un Comité d’action et de défense de l’Algérie française, le 14 janvier 1956. Jacques Soustelle et Georges Bidault créent une « Constitution pour le salut et le renouveau de l’Algérie française ».
En avril, un militant communiste, l’aspirant Maillot, déserte avec un camion d’armes. Soixante mille réservistes sont rappelés et, le 11 avril, l’assemblée algérienne est dissoute par le gouvernement français.
En juin 1956, débute la bataille d’Alger et, un mois après, le Parti communiste se rallie aux Forces de Libération Nationale.
En octobre, Israël avec Shimon Peres, propose une collaboration militaire avec la France et donne l’ordre de mobilisation générale. Le Maroc et la Tunisie rappellent leurs ambassadeurs parisiens. Le secrétaire d’Etat, Alain Savary démissionne et, le 3O octobre, est créé le Conseil national de la Résistance algérienne (CNRA). En novembre, on découvre un important gisement de gaz naturel à Hassir’mel, ce qui, en plus du pétrole du Sahara, apporte de nouvelles raisons de tenir pour l’Algérie française.
 
Pour la rentrée 1956, Alphonse est nommé à Oran, dans le quartier espagnol. Il n’y restera qu’un an. « Oran reste un havre de paix » écrit-il. Cependant, une boutique arabe, en face de la Maison du colon, est saccagée par des Pieds-noirs, Oranais européens, et les marchandises sont jetées dans la rue.
Au printemps 1957, il est mobilisé dans les Unités territoriales, service de surveillance et de contrôle. Là, il est confronté à une forte haine raciale : « Dans mon groupe d’Unité territoriale, composé d’hommes du peuple, tout exaltait la haine de l’Arabe ». On apprenait . que trois marins-pêcheurs arabes, partis du port d’Oran, avaient massacré, sur le chalutier Marc-Eric, leurs compagnons européens pour se rendre maîtres du bateau et rejoindre le FLN.
 
En mai 1957, notre instituteur réussit son Certificat d’aptitude professionnelle pour l’enseignement secondaire, et, à la rentrée, devient professeur au lycée Duverger de Blida, à quarante kilomètres à l’ouest d’Alger. Il y restera jusqu’en 196O.
Il est chargé des premier et second cycles, et enseigne l’allemand aux fils de militaires français. Il trouve, après des semaines de recherche, un appartement au septième étage d’un nouvel immeuble, sans ascenseur, avec vue sur la ville et sur l’Atlas. Ses enfants sont scolarisés à l’école du quartier.
« Bien des éléments semblent réunis à présent pour envisager un séjour de longue durée dans cette Algérie familière… Mais le ‘événements’ en décideront autrement. La guerre, le terrorisme sont beaucoup plus présents ici qu’à Oran ; l’insécurité règne ». Le couvre-feu doit être respecté. Des voitures civiles tombent dans des embuscades, des bombes sont déposées dans des voitures non fermées à clé ; des civils sont tués par des grenades dans leur jardin.
Au lycée, les rapports entre enseignants se détériorent : il y a le groupe de gauche, favorable à une Algérie algérienne, et la grande majorité – c’est son impression – qui se proclame Algérie française.
Vingt quatre heures par semaine, le professeur est mobilisé dans les Unités territoriales. Il effectue des patrouilles nocturnes en camion, avec un maître-chien et un opérateur- radio. Il obtient le grade de caporal puis de sergent. Il devient interprète militaire et est nommé lieutenant. Il participe aussi à des fouilles dans des habitations indigènes.
 
Le soulèvement d’Alger a lieu le 13 mai 1958. Le général Salan, puis le général Massu reçoivent les pleins pouvoirs à Alger. Massu et les partisans de l’Algérie française appellent de Gaulle à former un gouvernement de Salut public. Au crépuscule de la IVe République, le général de Gaulle déclare : « le pouvoir n’est pas à prendre, mais à ramasser ». Le gouvernement Pflimlin démissionne. De Gaulle reçoit les pleins pouvoirs. En juin, il se rend à Alger où il proclame : « Je vous ai compris ! » et à Brazzaville où il fait un discours sur la décolonisation. En septembre, Ferhat Abbas forme le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). La constitution de la Ve République est approuvée en France.
En novembre de la même année le général de Gaulle opère une grave volte -face politique et proclame la légitimité des aspirations des peuples africains à l’indépendance.
Il faut noter que, le 18 mars 1959, la police française interdit une assemblée réunie « Pour la fin des tortures en Algérie et en France ». Cette réunion était organisée par la Ligue française des Droits de l’homme. Une enquête de Michel Rocard, encore énarque, révèle que l’armée a regroupé un million d’Algériens dans des camps aux conditions effroyables. Le journal La Croix publie ce rapport le 11 avril 1959, et Le Monde le reprend le 18 avril. Mais le Premier ministre Michel Debré s’obstine à parler d’une campagne de dénigrement opérée par le Parti communiste.
Le 1er septembre 1959 le général de Gaulle propose l’autodétermination à l’Algérie, suscitant la consternation dans l’armée, chez les Maghrébins fidèles à la France et les Européens d’Algérie.
Le 24 janvier 196O des barricades s’élèvent à Alger. L’année est traversée par le terrorisme partout présent. Le 5 septembre, de Gaulle déclare : « L’Algérie algérienne est en marche ». Et le 1O septembre, cent vingt et un intellectuels français proclament un manifeste qui fait scandale parce qu’il affirme solennellement le droit à l’insoumission : « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre des armes contre le peuple algérien, ainsi que la conduite des français qui estiment devoir apporter aide et protection aux Algériens opprimés ». Ont signé notamment : Jean Paul Sartre, Simone de Beauvoir, André Breton, Marguerite Duras, Alain Resnais, Simone Signoret.
Le Congo belge avait fêté son indépendance le 3O juin.
Le referendum sur l’auto-détermination de l’Algérie a lieu le 8 janvier 1961 et récoltera 75,26% de oui.
Le 19 mars, le Cessez-lefeu est signé à Evian. Mais le 22 avril 1961, le putsch des généraux Challe, Zeller, Salan, Jouhaud, auxquels se joindra le général Gouraud un jour après, sera une ultime tentative de rétablir l’Algérie française.
L’autodétermination est votée en Algérie le 3 juillet 1962 par 99,72% des votants, qui disent oui à l’indépendance.
 
A Blida, où enseignait notre professeur d’allemand, l’armée française avait vaincu la rébellion mais, le général de Gaulle ayant opté pour l’indépendance de l’Algérie, il fallait désormais partir. C’était « la valise ou le cercueil ». Au printemps 196O, Alphonse demande sa mutation pour un poste dans l’Est de la France. C’est avec le cœur gros que la petite famille quitte le port d’Alger. Lui est, à présent, nommé professeur d’allemand au lycée Jules Ferry de Saint-Dié. Sa carrière ne se terminera pas là, mais passera encore par Strasbourg et le lycée Fustel de Coulanges
 
Mais, bien sûr, vous l’avez reconnu ! Il s’agit d’Alphonse Jenny, qui deviendra maire de Kintzheim, et sera promu Chevalier des arts et lettres. Il a rédigé ses mémoires et celles de sa grande famille :
Alphonse Jenny, Devoir de mémoire. La vigne, le houblon, les racines. (Kintzheim, 2OO7).
Et il joue toujours du banjo !
 
D.V.
 
 
La phrase du mois :
 
« Quand le passé n’éclaire plus le présent, alors on marche dans les ténèbres »
 
(Wolfgang Goethe)
 
 
La Voix dans le Désert, mensuel gratuit du Château d’Argent.
Directrice de publication : Danielle Vincent.
Editions du Château d’Argent, 185 rue de Lattre de Tassigny, 6816O Ste Marie-aux-Mines.
Impression : Zapa Informatique.
ISSN : 265O-7225. Dépôt légal : 4e trimestre 2O19.