Musée du Chateau d'Argent

Mardi 4 décembre 2018

CHATEAU D’ARGENT
Cycle de conférences 2O18 – 2O19, par Danielle VINCENT
 

Conférences - Entretiens – Débats 

Au Château d’Argent, le premier mardi du mois . 

Entrée libre 

185, rue De Lattre de Tassigny, 6816O Ste Marie-aux-Mines.

Tél. O6 47 14 67 88 

Les conférences paraissent sur internet : www.museechateaudargent.com

«  Château d’Argent : Transmettre le savoir . » 

 

Cycle de conférences sur les grandes figures de la Résistance alsacienne. 

 

Mardi 4 décembre 2O18 : André Aalberg. 

Bourlingueur et révolté, André Aalberg est né à Ste Marie-aux-Mines le 5 juin 1913. Il passe son enfance dans la Cité Blech, à quelques pas de la maison où Laure Mutschler, d’un an et demi sa cadette, habite avec ses parents depuis 192O. Sans aucun doute : ils ont joué ensemble dans le quartier. Il fait sa scolarité à l’école primaire de la rue Narbey, qui portera son nom à partir du 25 mars 2OO3, et fréquente probablement le collège de Ste Marie-aux-Mines, en face du théâtre, pour ses études secondaires. 

Il devient, comme Laure, secrétaire dans une usine textile de la ville. Nous n’avons pas réussi à savoir laquelle : probablement l’usine Blech, dans la rue Jean-Jaurès, à deux cents mètres de son domicile, alors dirigée par le descendant de Jean-Georges Réber : René Blech (1876 – 1955), qui, justement, avait fait construire dans le quartier des habitations pour son personnel (voir l’article de Georges Jung : Blech Frères et Cie. Saga d’une entreprise familiale et textile. Dans : Cahiers du Val de Lièpvre, 2OO7, n° 29, p.77-9O) 

Chez le jeune André, comme chez Laure Mutschler, on est frappé par une grande instabilité de vie, des changements continuels de lieux de travail pour la première, et un changement d’orientation radical chez le second : André quitte soudain son travail au secrétariat d’usine, pour s’engager dans l’infanterie coloniale, où il devient sergent, à la veille de la guerre, à 27 ans.

Destins croisés ? Ils se sont connus tout enfants, ont pour ainsi dire grandi ensemble, avaient des contacts professionnels puisqu’ils travaillaient dans la même branche. Et voici qu’il plaque tout pour s’engager dans l’armée. Pourquoi ? Un sentiment a pu le lier à elle, mais un sentiment déçu. Elle rêvait d’un autre homme, secrétaire lui-aussi. Il n’est pas impossible qu’André soit parti par dépit. Cependant, un destin malicieux allait de nouveau les réunir quelques années plus tard, dans la Résistance, quand cet autre homme l’aura déçue, elle. Mais n’anticipons pas. 

Créées en 19OO, pour assurer la défense des ports et des possessions d’outre-mer, les troupes coloniales françaises dépendaient d’un seul état-major général, et comprenaient, jusqu’en 1958, date de leur dissolution, l’Infanterie et l’Artillerie coloniales dites « Coloniale blanche » d’une part, et les Tirailleurs indigènes (exceptées les troupes d’Afrique du nord) d’autre part.

Après 1918, par manque d’effectifs et pour des raisons de restrictions budgétaires, 8O % des régiments furent dissous et seuls subsistèrent les 3e, 21e et 23e Régiments d’Infanterie Coloniale en métropole. Des soldats sénégalais, malgaches et indochinois furent alors incorporés dans la Coloniale blanche . Les soldats européens étaient employés dans des unités spécialisées  comme les transmissions ou le secrétariat, et des pelotons de gradés. 

En octobre 1939, un mois après la déclaration de guerre, des « Corps francs » de volontaires sont constitués en marge de l’armée régulière. Déjà lors de la première guerre mondiale, les Corps Francs formaient des troupes de choc spécialisées dans l’assaut des tranchées ennemies, et étaient appelées les « nettoyeurs de tranchées ». Pendant la « drôle de guerre », les Corps Francs menaient des embuscades en avant de la Ligne Maginot.

André Aalberg quitte alors l’Infanterie coloniale et s’engage dans ces unités de francs-tireurs. Il se bat sur la ligne Maginot et son courage lui vaut trois citations. Il est blessé, arrêté mais réussit à s’échapper et à gagner le midi.

Il se sent interpellé par les agressions japonaises sur l’Indochine. On voit déjà André Aalberg apparaître toujours en première ligne pour défendre les intérêts de la France. 

Lors de la guerre sino-japonaise déclenchée en 1937 par l’invasion de la partie orientale de la Chine par l’armée japonaise, le gouvernement français prit l’engagement vis-à-vis du Japon, de ne pas permettre le transit de matériel militaire d’Indochine, alors sous protectorat français, vers la Chine. Cet engagement insuffisamment respecté est suivi, en 194O, d’une interdiction de trafic d’essence vers la Chine. Mais le Japon profite de la défaite française pour multiplier les menaces sur l’Indochine. Malgré un accord et une convention, signés les 3O août et 22 septembre 194O avec le gouvernement français, le Japon envoie des troupes sur la frontière indochinoise, à Lang Son qui tombe le 26 septembre, et bombarde la presqu’île de Do Son. L’armée française, sous-équipée, et en pleine pagaille, ne peut tenir tête au Japon qui occupe Hanoï et Haïphong.

Georges Catroux (1877 – 1969), nommé gouverneur général de l’Indochine française en juillet 1939, et général cinq étoiles, est destitué par Vichy le 25 juin 194O et remplacé par l’amiral Jean Decoux (1884 – 1963), commandant en chef des forces navales en Extrême-Orient et entièrement acquis à Pétain. A l’escale de Singapour, en territoire britannique, le général Catroux décide de rejoindre de Gaulle à Londres. Il est le seul haut gradé qui se rallie alors au chef de la France libre. 

C’est probablement son exemple qui va faire réfléchir André Aalberg, alors en route pour l’Indochine où il s’est porté volontaire. 

Passant par le Sénégal, il fait escale à Dakar, se ravise et cherche à son tour à rejoindre les Forces françaises libres. Il déserte et s’apprête à gagner Banjul, à la frontière de la Gambie anglaise. Une paille de 25O kilomètres, trois heures en voiture mais cinquante cinq heures à pied. Il se fait rattraper tout près du but. Il est arrêté et transféré en France. Nous sommes en avril 1941. Il est condamné par le tribunal militaire de Clermont-Ferrand à un an de prison avec sursis et libéré. 

Le radio Rogatien Gautier, agent de transmission du réseau Mithridate, fait mention dans ses mémoires , de ses contacts avec André Aalberg, qu’il convainc de rejoindre la Résistance par le biais de son réseau .

Né le 14 mai 1917 à Rougé, en Loire-Atlantique, Rogatien Gautier entre au réseau Mithridate en juin 1941. Il a vingt-quatre ans. Il est chargé des liaisons radio avec Londres et Lisbonne. Les renseignements que nous obtenons sur lui par internet mettent l’accent sur les difficultés des opérateurs radio de trouver des lieux pour émettre, et leur obligation de se déplacer sans cesse pour tromper les repérages ennemis. Gautier émettait sur une radio appelée « Ayesha ». Tous les postes avaient des surnoms. Parmi les radios de la Résistance qui se trouvent au musée du Château d’Argent, se trouve un autre poste fameux , devenu très rare : l’appareil polonais « Nelka » de 1941.

Son efficacité fit que les Anglais appelèrent Rogatien Gautier : « Number One ». Arrêté par la Gestapo , torturé, expédié en camp, il a la chance d’être délivré par la résistance belge le 3 septembre 1944, et survivra à la guerre. 

André Aalberg s’engage dans le réseau Mithridate comme simple agent. Son talent lui permet bientôt d’occuper un poste de responsabilité : André Aalberg devient secrétaire général et, en mai 1942, chef du réseau adjoint au colonel Herbinger, sous les pseudonymes de Jean-Louis ou Dieudonné. Paul Gaubin, qui sera arrêté avec lui, est nommé chef de secteur. Auparavant, Aalberg avait été condamné par contumace par la section spéciale du tribunal de Riom, le 23 mars 1943, à trois ans de prison, pour atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat. Ce jugement fut affiché sur la façade de son domicile le 8 avril 1943. Il fut cassé le 9 novembre 1944 par la Cour d’appel de Riom, mais André Aalberg était mort depuis plus d’un an. 

Rappelons qu’une Cour suprême de Justice avait été instituée par acte constitutionnel du 3O juillet 194O et que c’est à Riom, en Auvergne, que, le 7 septembre 1941, le Tribunal d’Etat était implanté par le gouvernement de Vichy.

Le procès des responsables politiques de la défaite de 194O s’y était tenu du 19 février au 15 avril 1942.

Le 2 août 194O, la Cour suprême siégeant à Toulouse, avait condamné à mort le colonel de Gaulle pour trahison, atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat, désertion en temps de guerre, et avait prononcé sa dégradation militaire. Auparavant, le 22 juin, dès avant la signature de l’armistice, sa promotion au grade de général de brigade avait été annulée par décision ministérielle, et de Gaulle était mis à la retraite d’office.

Il est hautement instructif de remettre en lumière les deux légitimités entre lesquelles aussi bien de Gaulle qu’André Aalberg avaient dû choisir alors : la légitime condamnation des lois militaires d’une part, et la légitime voix de la conscience d’autre part..

Ainsi sont rappelées au colonel d’infanterie, le 26 juin 194O, les lois qu’il a enfreintes :

« Refus d’obéissance aux ordres reçus les 17 et 19 juin en présence de l’ennemi, d’avoir à rejoindre la France, en infraction aux articles 2O5 et 125 bis du Code de Justice militaire ; et avoir provoqué les militaires à la désobéissance, par les discours radiodiffusés des 18 et 22 juin, faits prévus et réprimés par les articles 33 et 25 de la loi du 29 juillet 1881 ».

Il apparaît, à certaines périodes de l’Histoire et de l’existence, que l’insoumission est un devoir fondamental, relativisant les lois et tous les codes établis. 

Nous avons parlé du réseau Mithridate dans notre conférence sur Laure Diebold. Nous avons toutes les raisons de penser que Laure et André Aalberg, non seulement se connaissaient déjà à Ste Marie-aux-Mines (il était plus âgé qu’elle d’un an et demi), travaillant tous deux dans le secrétariat d’usine, mais ont étroitement travaillé ensemble au sein du réseau, et que c’est avec leur concours, et peut-être leurs initiatives, que Mithridate a développé des antennes dans toute la France, jusqu’en Sardaigne et en Italie. Tous deux étaient sous les ordres de Jean Moulin et dans la mouvance des Forces Françaises Combattantes, que le réseau Mithridate a ralliées en mai 1943, donnant alors sa pleine mesure . 

En lien avec le fondateur du réseau, Marcel Herbinger (cf notre conférence sur Laure Diebold), qui résidait à Saint-Raphaël dans le Var, André s’était installé là-bas aussi, comme représentant de commerce. Il était, avec Paul Gaubin, responsable de la zone Sud. 

Le 9 septembre 1943, Hugo Geissler, capitaine SS des Sonderkommando, réussit à intercepter, à Vichy, le lieutenant Henri Giroux et le Strasbourgeois Guillaume Ungerrer, deux agents du réseau Mithridate occupés à implanter une antenne à Rennes. Sur eux : des documents, des armes et des radios. Laure et Eugène Diebold, aussi porteurs de documents, sont arrêtés le 24 septembre à Paris. Quinze membres du réseau sont pris à Clermont-Ferrand le 1O octobre 1943, dont André Aalberg et Paul Gaubin. 

C’est l’occasion de s’arrêter sur le destin de cet autre résistant alsacien, qu’était Ernest Guillaume Ungerrer.

Ernest Guillaume Ungerrer était né le 2O avril 1918 dans une famille protestante du Quai St Nicolas à Strasbourg. Etudiant à la Faculté de théologie, il va à Clermont-Ferrand lorsque l’université de Strasbourg se replie dans cette ville en novembre 1939. Il entre au réseau Mithridate comme agent P2, chargé de mission de troisième classe, avec le grade de sous-lieutenant. Devant se rendre à Rennes, pour y étendre le réseau, il est arrêté en gare de Vichy, avec le lieutenant Henri Giroux, le 9 septembre 1943. La Gestapo trouve sur eux d’importants documents, des postes émetteurs et des armes. Arrêté, torturé, Ungerrer est déporté à Buchenwald, le 17 janvier 1944, puis à Dora, annexe du camp, créée en septembre 1943 pour reconstituer dans des sous terrains l’usine des V2 de Pennemünde, bombardée le 17 août 1943 par la Royal Air Force. Le 5 avril 1944, Guillaume Ungerrer est transféré à Ravensbrück. Il est libéré par l’armée soviétique le 3 mai 1945 et rapatrié à Lille le 15 mai 1945. Il décèdera le 4 mai 1993 à Paris. 

Dans l’Organisation de Résistance de l’Armée (l’ORA), deux autres Alsaciens furent arrêtés à la même période : François Marzolff et Henri Weisbacher. 

Lors de son arrestation à Clermont-Ferrand, André Aalberg cherche à s’échapper et tire sur un soldat allemand. Mais il est atteint lui-même de trois balles dans le ventre. Malgré de pareilles blessures, il est encore torturé, car on a besoin qu’il parle. Mais, comme Laure, comme Eugène Diebold, comme Jean Moulin mort quelques mois plus tôt, André ne parle pas. Il meurt de ses blessures et de ses tortures cinq jours après, à l’Hôtel-Dieu, le 15 octobre 1943. Il a trente ans. 

Il avait pris plusieurs pseudonymes dans la Résistance : il s’appelait Jean-Louis, ou Dieudonné. C’est sous le nom de Lucien Navarron qu’il fut enterré à Clermont-Ferrand. 

Il reçut à titre posthume la Croix de guerre 194O-1945, la Médaille de la Résistance et fut nommé Compagnon de la Libération par décret du 7 juillet 1945. 

A Ste Marie-aux-Mines, sur l’initiative d’Alfred Fischer, le Conseil municipal sous le mandat du nouveau maire Claude Abel, décide, le 25 mars 2OO3, de donner le nom d’André Aalberg à l’école de la rue Narbey, qu’il avait fréquentée. 

Dommage qu’il ait fallu cinquante huit ans pour que Ste Marie-aux-Mines se souvienne de lui. Et soixante dix ans, pour qu’elle se souvienne, grâce à une historienne bas-rhinoise, de Laure Diebold. L’un et l’autre ont été complètement oubliés par les historiens qui se sont penchés sur l’histoire de la vallée. Ils n’ont apparemment pas une seule fois été mentionnés dans les Cahiers du Val de Lièpvre, depuis les débuts de leur parution, il y a plus d’un demi-siècle. 

 

Danielle Vincent.

29 novembre 2O18.

 Nous attendons des photos et documents que la fille de Monsieur Alfred Fischer + a promis de nous fournir prochainement. Danielle Skocibusic, née Fischer, est la petite nièce d’André Aalberg. Ce sera l’occasion de prolonger notre réunion du mardi 4 décembre ou d’en organiser une nouvelle.