Musée du Chateau d'Argent

Journal février 2021

L A  V O I X   D A N S   L E   D E S E R T 
Mensuel du Château d’Argent - N° 23 - Février 2021

 

 JOSEPH   ROSSE :      JOURNAL DE MON EXIL

(2 décembre 1944  -  2 février 1945).

- II -

(Suite de  LA  VOIX  DANS  LE  DESERT,  n° 22,  janvier 2O21) 

Journal meines Exils. Tages-  und Tatsachenbericht von Joseph Rossé, vom 2.12.1944, am Tage seiner vorgesehenen Verhaftung durch die Gestapo  (1), bis am 2.2.1945, Tag der Befreiung von Colmar, nachdem er sich selbst dem Préfet Fonlupt stellte.
(Fonds Rossé de la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg.  Première publication en allemand par  Jean-Jacques Ritter, dans : Cahiers Joseph Rossé n° 2, automne 2O19, pp.8 à 46).
 
Traduction française, introduction et notes par  Danielle Vincent.
 
L’opération allemande « Wacht am Rhein » en Alsace, était  menée par le Groupe d’armées G, parallèlement à  l’offensive « Nordwind » dans les  Ardennes, où il était également impliqué.  Ce  Groupe G comprenait, en Alsace,  la XIXe Armée commandée par le général Friedrich Wiese, et deux corps de SS dans la Poche de Colmar : c’était le groupe « Oberrhein » (Rhin supérieur).  Il était placé sous l’autorité d’Heinrich Himmler.   Il s’agissait pour Hitler d’attaquer la VIIe Armée du général Patch  dans la partie nord de l’Alsace jusqu’au Luxembourg, et le 6e groupe d’armées alliées sous la direction du général Jacob Devers, dont la  première Armée française du général de Lattre de Tassigny au sud de Strasbourg jusqu’à Colmar (2). 
 
Mardi, le 19 déc.    A l’hôpital et dans toutes les cliniques colmariennes, les morgues sont tellement bondées, que personne ne peut plus y être admis. A la suite du bombardement du quartier du Ladhof,   seuls de rares enterrements  peuvent avoir lieu.
  De plus, les morts ne sont  couchés que dans des sacs en papier avant d’être enterrés ; on ne peut plus confectionner de cercueils…
  Le chef de l’arrondissement (Kreisleiter) et son ordonnance, quand ils ne se trouvent pas à la Pouponnière de la rue de Bâle, résident à l’hôpital de Neuf-Brisach. Au Sanatorium de Colmar, le  Kreisleiter a fait  attraper deux cochons, l’un pour la Pouponnière colmarienne, l’autre pour l’hôpital de Neuf-Brisach, où les sœurs ont pris la moitié du cochon pour confectionner des saucisses.
  A la mairie de Colmar, il y a un ordre du Commandant en chef de l’Armée (Armee-Oberkommandant) qui est affiché : il interdit de confisquer des voitures, des motos ou des vélos…
  Pour les enterrements, étant donné qu’il y a tellement de morts, qu’on ne peut plus les descendre rue du Ladhof, des cimetières provisoires seront aménagés à l’intérieur de la ville, par exemple sur le terrain de sport…Hier soir vers 18 heures, rue Bartholdi, un obus est tombé dans l’Alsatia.  L’immeuble des ventes en gros est réduit en cendres. Je n’en connais pas encore les détails. La machine offset est  intacte, les imprimantes sont sauvées. Un officier et deux hommes sont morts en éteignant l’incendie.  La raison de tant de dégâts, c’est que les soldats avaient laissé un camion rempli de munitions dans la cour. Elles ont explosé et propagé l’incendie. Des grenades sont aussi tombées dans le bureau d’Eggemann (3).
 
Mercredi, le 2O déc.    Cette nuit, environ 7OO habitants d’Ostheim sont arrivés comme réfugiés à Colmar…
  Madame Sittler s’est entretenue avec des SS qui, après s’être absentés, sont revenus dans leur maison de la rue de Bâle.
  Quinze jours auparavant, ils étaient très arrogants et sûrs d’eux-mêmes.  Maintenant ils sont venus et ont raconté :  « Nous étions à Katzenthal et Ingersheim en pleine bataille. Nous avons eu beaucoup de pertes. La situation n’est pas maîtrisable. Ca ne va plus durer longtemps… »
  Le nombre de réfugiés venant d’Ostheim est d’environ 7OO.  Ce ne sont que des gens de ce côté de la Fecht. L’autre côté est américain. Les Ostheimois  sont hébergés dans l’ancien couvent de la rue Rapp.  Madame Rentz, qui a déjeuné avec nous aujourd’hui, nous a raconté que les soldats ont tout volé aux habitants d’Ostheim pendant qu’ils étaient à la cave. N’a été sauvé que ce qu’ils avaient enterré dans le jardin.
  Les Ostheimois  devaient d’abord  se rendre à pied en direction de  Marckolsheim, pour être ensuite emmenés dans tous les cas  vers l’Allemagne.  Mais grâce à l’intervention de Mme Dr.Sittler, ceci a pu leur être épargné…
  Riquewihr est aussi en train d’être évacué…
  Les beaux villages viticoles de Kintzheim, Kaysersberg, Ammerschwihr, Riquewihr etc… sont tous bombardés. Les gens passent des jours terribles,  mais  aussi parce qu’aucune maison n’est pourvue de cave.  Les caves à vin sont toutes quasi au niveau du sol.  Les bombardements causent beaucoup de victimes parmi la population.  D’Ostheim, ce ne sont pratiquement que les femmes et les enfants qui sont arrivés à Colmar ; les hommes sont pour la plupart du côté des Américains…
 
Jeudi, le 21 déc.    Cette nuit, Colmar a été fortement bombardée. Vers minuit, nous avons été réveillés  par Messieurs Kohn et Murstin. Le ciel au-dessus de nous était tout rouge et les flammèches tombaient en gerbes sur notre toit. Les baraques près du marché aux bestiaux, dans la rue  Henry-Wilhelm, sont parties en flammes. Bientôt on a vu que l’incendie était circonscrit et nous avons pu retourner au lit…
  La nuit passée, deux obus sont aussi tombés dans l’orphelinat des Petites Sœurs des Pauvres, rue du Papier…
  Hier les  délégués  Rohde et Ruckis étaient à Colmar.  Mais ils ne se sont absolument pas occupés du sort de la  ville ; ils ne songeaient qu’à rafler de  l’essence et d’autres choses, avant de repartir à Fribourg.  Le maire Manny est aussi arrivé ce soir à Colmar  (4).
  Dans la rue Alemann à Logelbach, lors du dernier bombardement,  plusieurs enfants et  adultes ont été tués.  Il a fallu les envelopper dans des draps et les enterrer dans le jardin de leurs maisons ; il est impossible de les mettre au cimetière…
  La gendarmerie de campagne fait des recherches à domicile pour  réquisitionner des hommes ; tout doit être mis à contribution pour défendre Colmar.  Les hommes doivent se présenter samedi matin à 8 heures avec deux couvertures et des vivres pour deux jours.
  Ce soir, les réfugiés de Bennwihr sont arrivés ici. Ils seront hébergés d’abord à la  Maison d’ arrêt, jusqu’à ce que l’école Unterlinden soit aménagée pour les accueillir.
 
Vendredi, le 22 déc.   Mme Dr. Sittler a eu un entretien ce matin avec Manny.  Le président de région (Gauleiter)  est très en colère parce qu’il est parti, et il l’a menacé de destitution. Manny restera donc  ici jusqu’à nouvel ordre. Mme Manny est encore en vie : elle est hébergée à l’hôpital de St Blaise.  Aujourd’hui, le  Gauleiter  doit visiter Colmar.
  Manny  n’était pas encore au courant de mon arrestation ni de celle de Cattin, et en a été très étonné. Mme Dr.Sittler lui avait raconté que j’avais fui à Ribeauvillé ou Bergheim, et que j’étais à l’heure actuelle déjà passé aux Américains.
  Des choses que j’ai apprises ces jours-ci m’amènent  à la conclusion que les FFI, les cercles français de notre ville, ne sont pas  étrangers à mon arrestation. Il semble qu’ils m’ont dénoncé à la Gestapo comme étant l’organisateur d’un mouvement visant à créer une Alsace autonome. La Gestapo est probablement tombée dans ce panneau et a  voulu, de ce fait, m’éloigner de   l’Alsace.  Les FFI espéraient me faire la peau de cette façon. Mais l’arc s’est  ouvert par derrière, car, à présent, après la défaite allemande, j’ai une position plus forte que jamais :  non seulement les petits Français ne pourront rien me faire, mais encore je pourrai me dresser contre eux avec une énergie que je n’aurais pas eue si la Gestapo n’avait pas cherché à m’arrêter…
  Cattin, le Dr.Febray et le Dr.Schwartz sont probablement écroués à la prison de Haslach au Pays de Bade.
  Les Allemands ont mené, à partir de Aachen, une offensive victorieuse et se trouvent devant Bruxelles. Rundstaedt a donné aux troupes allemandes stationnées en Alsace l’ordre de tenir, pour bloquer le plus possible les troupes américaines (5).
 
Samedi, le 23 déc.    La nuit dernière, après minuit, plus de vingt rafales ont été tirées sur Colmar. Le bruit court que ce sont principalement le quartier de Ste Marie et la ligne de chemin de fer allant à Fribourg, qui ont été bombardés … Le  curé Oberlechner, qui était en prison à Mulhouse lors de l’arrivée des Français, a été libéré par eux. Il a réussi à passer à travers le front ; il est arrivé à Colmar et se cache ici quelque part, pour ne pas être de nouveau arrêté…
  Selon les récentes informations du commando militaire du département (Wehrbezirkskommando), près de 4OO soldats  ici   ont pris la fuite et se tiennent cachés quelque part,  pour ne pas être obligés de combattre. Dans le  département du commando  de Mulhouse,  ils sont plus de 1.1OO…
  Ce qui restait d’Ostheim est à l’heure actuelle en flammes. Les habitants d’Ostheim qui sont ici, à Colmar, prétendent que les Allemands ont tout incendié eux-mêmes, pour qu’on ne puisse pas contrôler ce que les soldats ont volé.  Il est frappant de voir avec quelle ostentation les cercles bourgeois de la paroisse St Martin, qui sympathisent avec les Français, se dévouent pour monopoliser et garder en main les secours aux réfugiés.
  Ces milieux sont toujours actifs, alors que nos gens capitulent en partie.  Mais pour être honnête, il faut bien reconnaître que les plus actifs de nos compatriotes  (Oberlechner, Cattin, Weiss etc…) sont absents.  Il y aura beaucoup à faire de tous côtés, pour reconquérir les positions que nos amis  ont perdues.
 
Dimanche, le 24 déc.     Le maire Manny s’était entretenu avec le commandant militaire de Colmar, un certain colonel (Oberst) Müller, Croix de Chevalier. Il en ressort que, probablement sur l’ordre de Himmler, Colmar doit être considéré et utilisé comme tête de pont, et donc être défendu jusqu’au bout.  Dans les milieux SS on est, en outre, étonné que Colmar n’ait pas reçu plus de bombes, alors que Fribourg a été tellement  ravagé.
Demain, il est prévu que 8OO Colmariens soient affectés aux nouveaux travaux de  fortifications dans la forêt de la Fecht.  Cette nuit, des délégués colmariens doivent se rendre à Ostheim pour essayer d’attraper le bétail en cavale, qui n’a  plus de propriétaire, et le ramener
à l’intention de la population de Colmar. Pour Colmar aussi, Manny peut faire venir d’Emmendingen du sel,  de la levure de bière et un troisième article que j’ai oublié.  Kaysersberg est à l’heure actuelle complètement occupé par les Américains.  Au cours de la bataille de Sigolsheim, les Allemands ont détruit 1O chars    américains ;  Manny espère que l’offensive allemande qui s’avance actuellement,  pourra un peu soulager la ville de Colmar…
  La gendarmerie de campagne a encore déployé aujourd’hui des recherches  supplémentaires pour réquisitionner les 8OO hommes devant travailler demain dans la forêt de la Fecht. Chez nous, il n’y a pas eu de perquisition, grâce en partie aux deux affiches qui sont apposées sur notre maison et où il est mentionné :  1. Médecin du Travail et de la Police.  2. Danger d’effondrement…
  Manny a pris ses quartiers à St Joseph, mange et boit aux frais des sœurs qu’il a voulu priver de leur hôpital, il y a quelques semaines…
  Les bombes qui sont tombées aujourd’hui étaient pour Turckheim et Logelbach, qui sont tous deux fortement sinistrés, à ce qu’il paraît…
 
Lundi, le 25 déc.    Le nombre de victimes que le bombardement de Colmar a causées jusqu’à ce jour est évalué officiellement par le Conseil sanitaire à 45.  Ce nombre ne concerne que les morts. Celui des blessés n’est pas connu.
  Les soldats n’y figurent pas non plus…
  On sait de source sûre, que les Alliés, qui occupent Mulhouse, ont invité la population à quitter librement la ville pour aller se cantonner dans la région dijonnaise, car Mulhouse est constamment bombardée par l’Isteiner Klotz … ( 6).
  A partir de demain, on trouvera de nouveau plus de  lait. Le maire Manny s’est entretenu avec le ministre Pflaumer au pont de Neuf-Brisach…  (7).
  On apprend en outre que les avions alliés ont détruit le pont de la Fecht à l’entrée d’Ingersheim, ainsi que le pont du chemin de fer enjambant le Rhin au niveau de Neuf-Brisach…
  Manny s’est plaint amèrement  parce que les SS ont pénétré dans sa maison et ont volé beaucoup de choses. Il y a eu effraction et vol aussi dans l’appartement du commissaire de région (Landkommissar) Kroepfle.  En général, il semble que les soldats et particulièrement les SS dérobent partout, tout ce qu’ils peuvent.
  Les réfugiés d’Ostheim, de Bennwihr etc… qui sont hébergés actuellement à Colmar, seront laissés tranquilles quelques jours ; ils seront ensuite affectés aux travaux de terrassement et autres travaux…
 
Mardi, le 26 déc.    Aujourd’hui, avant midi, les avions alliés ont lancé des bombes dans le secteur des rues d’Arras, de Bruxelles et de Scherlen…
  Les pourparlers qui ont débuté hier entre Manny et le ministre Pflaumer à Neuf-Brisach, se sont poursuivis aujourd’hui à Colmar en présence du chef de l’arrondissement (Kreisleiter)
  Confirmant les bruits qui couraient, Katzenthal, Niedermorschwihr et Sigolsheim sont effectivement occupés par les Alliés…
  Jusqu’à présent, Mme Dr.Sittler a délivré à des hommes de Colmar, 848 attestations d’incapacité de participer aux travaux de terrassement…
  Il y a eu tentative d’effraction dans la cave la maison de la  Direction générale (Generaldirektion); du vin s’y trouvait encore.
  Heureusement que Fortaner dort dans la maison. Il s’est levé lorsqu’il a entendu du bruit.
  Les voleurs se sont enfuis en abandonnant sur place leviers et pieds de biche.
  Profitant de l’incendie, plusieurs soldats ont  essayé de voler. Mais ils ont été surpris et punis par leur chef de trois jours de tôle.
  Le jour de Noêl a eu lieu une messe militaire à St  Martin. Le prêtre de l’Armée  (Wehrmacht)  a dit dans son allocution :  « Nous avons, ces jours-ci, porté beaucoup de nos camarades à leur dernière demeure ». Mots qui confirment ce qu’on entend dire de plusieurs côtés, à savoir que les combats dans la vallée de Kaysersberg avaient été très meurtriers  pour les troupes allemandes…
Le maire Manny s’est joint le jour de Noël à la messe  de l’hospice St Joseph et distillait des paroles pieuses aux sœurs.
 
Mercredi, le 27 décembre.     La nuit passée et aujourd’hui toute la journée, l’artillerie alliée a tiré dans la ville…
  Ce matin, les avions alliés ont jeté des bombes sur des wagons et des trains militaires à la gare de triage.  Les rue St Léon,  la rue des Chevaliers et la rue Ste Catherine ont subi de graves dégâts. Il y a eu des morts ;  six soldats ont été tués, paraît- il,  et treize gravement blessés. D’autres bombes sont  tombées sur la propriété Immer-Klein   et sur le secteur de… 
  Ici,  elles semblent n’avoir causé que des dégâts matériels… La plus grande partie de Labaroche également,  a été évacuée à Colmar.  Les fugitifs ont dû gagner Colmar par Zimmerbach ; ils n’ont pas osé passer par les Trois-Epis…
  Une grande partie des réfugiés d’Ostheim est hébergée dans l’ancienne Cité administrative…
  Un des derniers rapports de la Wehrmacht  fait état de violents combats à l’est de Kaysersberg et  reconnaît avoir dû abandonner cette commune.
  «  Die Wacht » ( « La  Garde ») annonce aujourd’hui qu’Ammerschwihr  est à son tour occupé par les Alliés.  Hier, lors de la fusillade sur le pont de Hochbourg, Charlier, le directeur de la fabrique Benekart, a été tué.
 
Jeudi, le 28 déc.    Les Alliés, de plus en plus nombreux, commencent à bombarder Hochbourg-Andolsheim, d’une part, et Turckheim de l’autre. Par cette tactique, ils semblent vouloir contourner et encercler Colmar. Ce qui serait une bénédiction pour la ville et ses habitants…
  Cinquante prisonniers américains ont été ramenés par la route d’Ingersheim. Ils étaient tous ivres ;  en général, les Américains semblent se soûler en grand  nombre dans nos villages viticoles. Ce n’est peut-être pas la dernière cause de leur si lente avancée…
  J’apprends aujourd’hui que :   Premièrement,  le voyage de Churchill et d’Eden à Athènes n’a eu aucun résultat  ( 8).  Deuxièmement,  la Roumanie a eu un pourparler avec Stalin au sujet des champs de pétrole roumains,  sans en informer Londres, de sorte que Churchill a envoyé ses protestations à Bucarest et à Moscou.  Ces deux affaires prouvent que les Alliés ont actuellement de très gros problèmes,  l’antagonisme Russie/Royaume-Uni  devenant chaque jour plus aigu.  Ceci procure à l’Allemagne une chance qui  n’est pas à mépriser,  et qui pourrait aussi offrir à l’Alsace  la possibilité  d’acquérir sa neutralité.
  Les séjours à la cave et  l’énervement général font beaucoup de victimes parmi les résidents de l’Hospice départemental et du Sanatorium.  Ainsi, ces  derniers jours, six personnes sont décédées en une après-midi.
  Comme le Sana a été bombardé et se trouve en grand péril, l’aumônier Zemb a mis Brogly   (9)  en sûreté chez Melle Wipf…
 
Vendredi, le 29 déc.      Ingersheim et Niedermorschwihr devaient être évacués jusqu’à cet après-midi. Les gens sont  venus à Colmar.  Il paraît qu’il y a aussi des habitants de Schoenau qui sont arrivés ici, car la localité a  également dû  être évacuée. Ce serait un bon signe en soi, car cela prouverait que les alliés s’efforcent d’avancer le long du Rhin.
  Mme Dr.Sittler a eu ce matin une violente discussion avec le maire Manny au sujet des réfugiés.  Ce type, qui ne voit pas que son sort à Colmar est perdu, se pose comme porte-parole des cercles militaires et prend position contre la population de notre ville.  Entre autres, il s’oppose à ce que les réfugiés de l’extérieur restent à Colmar et veut qu’ils continuent leur marche le long du Rhin.  Comme je peux l’apprendre  par le journal militaire « Die Wacht », les ports  français de l’Atlantique sont toujours aux mains des Allemands.  Apparemment, ils n’ont pas encore pu être reconquis par les Français, parce que ces derniers manquent d’équipements, notamment d’artillerie lourde.  Si c’est vrai, cet état de fait jette un éclairage singulier sur les événements en France et prouverait que les affaires économiques continuent à être très mauvaises là-bas.  En Alsace, on fera bien, après la libération, de se prémunir contre de telles  éventualités.
 
Samedi, le 3O déc.       Le Gauleiter  est revenu à ses anciennes prétentions et veut, par tous les moyens, donner l’impression que les Allemands se sentent absolument  sûrs dans les localités qu’ils occupent encore.  De ce fait, il a insisté pour  qu’une vie normale reprenne autant que possible :  à  partir du 1er  janvier, le Courrier de Colmar ( Kolmarer Kurier ) qui est  imprimé à Emmendingen, doit revenir à Colmar trois fois par semaine.  La poste aussi   doit de nouveau fonctionner ;  il paraît qu’à Fribourg, des wagons entiers attendent,  chargés de courrier  pour l’ Alsace.  Il paraît que le maire Manny  est destitué ;  le ministre de l’Intérieur (Innenminister) Pflaumer a posé ses  quartiers  au commissariat régional de Guebwiller.  Koch, le commissaire municipal de la Gestapo, se trouve de nouveau à Colmar. Mais ici, la direction de la Fonction publique a été reprise par le Strasbourgeois Engelbrecht.
  Le médecin de la circonscription Eisenlohr, doit aussi très bientôt être de retour. Le commissaire régional  ( Landeskommissar )  Kroepfle a dit à Mme Dr. S. qu’il est impossible de faire quelque chose, aussi bien  pour Cattin que pour le Dr.Schwartz.
  Les réfugiés d’Ingersheim, ceux des autres localités de la vallée de Kaysersberg et des environs de Sélestat, se dirigent vers le Rhin ou la vallée de Munster.  Cette dernière nouvelle peut  vouloir dire qu’on n’a pas le projet d’évacuer Colmar…
 
Dimanche, le 31 déc. 1944.      Ce matin la population de Houssen est arrivée à Colmar ; elle a dû quitter sa localité au cours de la nuit. Comme on l’entend dire, il n’y a que quatre hommes qui restent à garder  la ville,  ce qui fait que si les Alliés poussent un peu fort en avant, ce sera un jeu d’enfant pour eux   de l’occuper.  En général partout, la présence allemande semble être très fragile, et les Alliés paraissent avoir très peur de sacrifier leurs gens…
  Aux Trois-Epis, il paraît que presque toutes les maisons sont plus ou moins endommagées.
  Vieux-Thann est occupé par les Allemands, Thann par les Alliés…
  Pour la première fois, les Alliés ont aussi bombardé la route de  la vallée de Munster et particulièrement Gunsbach et Walbach.  A partir de là, ils semblent vouloir pousser vers le sud.
  Mme Dr.S. s’est entretenue avec le Commissaire de région ( Landeskommissar ) Kroepfle. 
On ne réussira pas à déclarer Colmar « Ville libre », ainsi qu’on l’a plusieurs fois souhaité. Pour une ville libre, il ne doit pas y avoir un seul soldat dans un rayon de 15 km. Les Allemands ne veulent en aucun cas accepter ces conditions…
  Colmar recevra de nouveau du poisson dans les prochains jours.  Les parents de l’abbé Welté ont eu une fin tragique. Il est rattaché à l’Evêché. Il y a environ 14 jours, la maman a fait une attaque cardiaque, alors qu’elle se précipitait avec  ses bagages dans l’abri antiaérien. Son mari la trouva morte sur la chaise, quand il revint à la maison. Lui-même  fit ces jours-ci une  randonnée à Munster en vélo. Arrivé là-bas, il eut une attaque mortelle.
 
Lundi 1er janvier 1945.      Hier soir les Alliés ont perturbé la veille de la St Sylvestre, en tirant dans la ville vers 9 heures sans avertissement. L’estaminet  Molly en particulier a été touché (à l’angle de la rue Moenchmann-Ingersheim)…
Selon la presse que je peux avoir en main ces derniers jours, il s’avère que l’offensive allemande en Belgique n’avance pas. Les Alliés ont remplacé leurs troupes encartées au centre du Luxembourg  et ont repris l’initiative. Toute la manœuvre allemande s’est déroulée en grande partie sans résultat.  Par contre, le bombardement des petites villes allemandes  se poursuit, maintenant que   les grandes villes sont presque toutes détruites   Ces derniers jours, ce fut le tour de Kaiserslautern, Bingen, Fulda … ( 1O).
  Beaucoup de gens sont persuadés que la fin de la guerre  est proche.  Je ne partage pas du tout cet optimisme et ne suis pas sûr que nous fêterons le  Nouvel-an 1946 dans la paix.  Les Allemands se défendent terriblement  et leur résistance s’accroît de jour en jour,  au fur et à mesure que les combats se rapprochent de  l’Allemagne…
  On m’assure obstinément que Vogel est à Colmar.  Lors de son séjour en Allemagne il a fait de si mauvaises expériences, qu’il a dit,  paraît-il :  « Je préfère me laisser pendre par les Américains plutôt que de rester en Allemagne ».  En général, il paraît que l’accueil  des Alsaciens partis en Allemagne  n’est pas fameux. On leur dit toujours de nouveau : « Vous auriez mieux fait de rester chez vous ; nous n’avons aucune sympathie pour vous »  (11) .
 
Mardi, le 2 janvier 1945.       Toutes sortes de bruits circulent, selon lesquels les Alliés ont occupé Schoenau, Marckolsheim et même déjà Grussenheim. Mais il semble que ce ne soit pas vrai. Car un habitant de Grussenheim était là, hier, et il ne savait rien de cette occupation. Par contre, il est sûr que Houssen, qui a été évacué il y a quelques jours, a presque entièrement brûlé…
  A Wintzenheim il n’y a plus ni gaz ni eau. Il paraît que la population de Turckheim a été invitée à se préparer à l’évacuation. La stratégie des combats se précise de plus en plus. Colmar doit être encerclée et verrouillée…
  Aujourd’hui on a distribué des cartes d’alimentation ; seulement une par personne.  Il n’y a plus grand-chose à recevoir avec une seule carte…
  Les employés du  chemin de fer ont tous été enrôlés pour les travaux de déblaiement, qui se déroulent maintenant surtout de nuit. Le jour, ça ne va pas, car l’artillerie ennemie les pilonne…
 
Mercredi, le 3 janvier 1945.       Bleicher, en visite, me communique aujourd’hui que le Ministerialdirektor Gaertner est décédé. Il avait été fait prisonnier lors de l’entrée des Français à Strasbourg.
  Cattin,  le Dr.Schwartz,  Seelig et le Dr.Schlumberger semblent avoir été seulement pris  comme otages, en échange de bons traitements de hautes personnalités allemandes arrêtées à Strasbourg,  Dr.Ernst et Cie. (12).  Ces otages ne vont pas bien, par ailleurs. Ils souffrent en prison du froid  et de la faim. La famille du Dr.Schlumberger a réussi à acheter  un agent de la Gestapo qui, maintenant, fournit régulièrement des paquets de vivres aux prisonniers…
  Le Courrier de Colmar, daté d’hier, est de nouveau arrivé. Il s’appelle maintenant : « Journal officiel de la NSDAP et Bulletin d’information de l’organisation civile en Alsace ». („Amtliche Zeitung der NSDAP und Verkündungsblatt der Zivilverwaltung im Elsass“).  Une note invite le comité d’édition  à s’annoncer. Il devra en grande partie être envoyé en mission à Emmendingen où le journal est imprimé. Ce numéro comporte entre autres un appel du  Gauleiter aux Alsaciens et Alsaciennes :  un sommet d’hypocrisie et d’arrogance.
  Fashauer a parlé avec le curé Oberlechner qui se cache de nouveau, car il a peur d’être encore une fois pris par la Gestapo.  Oberlechner  dit qu’il y a eu de folles manifestations de joie lorsque les Français sont arrivés, alors que les Allemands tiraient encore dans la ville.  Autrement il ne sait rien du passage des Français à Mulhouse…
  Pyschlaut, le médecin en chef de l’Hôpital de Colmar, est aussi de retour et a repris ses fonctions ; mais il doit maintenant travailler avec des sœurs catholiques ; ses sœurs brunes ont très vite débarrassé le plancher et aucune d’entre elles n’est revenue jusqu’à présent…
  Le site de Niedermorschwihr a aussi été évacué maintenant.
 
Jeudi, le 4 janvier 1945.        Le lieutenant-chef (Oberstleutnant) Nachneiner, qui est l’ancien directeur du commandement régional de la Défense (Wehrbezirkskommando) s’est maintenant installé à Neuf-Brisach. On en déduit que de nouvelles classes d’Alsaciens vont être recrutées.             Dans la vallée de Munster, les hommes incorporés dans l’armée ne seront pas seulement astreints à des travaux de déblaiement, mais aussi enrôlés dans des formations militaires.  A Colmar aussi, des jeunes gens sont incités par la gendarmerie (Feldpolizei) à se présenter dans un certain bureau de Fribourg pour être enrôlés. Ce qui pourrait signifier que les Allemands cherchent à vider l’Alsace  encore non occupée de tous les hommes en devoir d’être soldats.  On apprend que le général de Lattre de Tassigny, qui commandait les troupes françaises dans leurs avancées sur Mulhouse et le Sundgau, a été destitué ( !)  (13). Le commandement, en Haute-Alsace est dévolu au général Juin, et en Basse-Alsace au général  Leclerc ; et au-dessus des deux, il y a le général Giraud… Le médecin de la région Eisenlohr a reçu l’ordre de revenir et s’est annoncé aujourd’hui chez Mme Dr. Sittler.  Mais il ne reprendra ses fonctions que plus tard. Ainsi, ni lui, ni sa femme , ni Pyschlaut n’ont été tués en traversant le Rhin, comme le bruit a couru, un moment donné.  Sur mon instigation, le jeune Herzo (14)  a été nommé médecin des Réfugiés, par Mme Dr.Sittler. C’est très avantageux pour lui. Car cela,  premièrement,  lui évite d’être engagé par le Reich ;  deuxièmement,  l’introduit auprès des gens et lui donne l’occasion de se faire un commencement de publicité…
  Les travaux administratifs , au Centre des réfugiés de St André, ont été confiés aux Soeurs de Ribeauvillé, sous la direction de Melle Stieger.
 
Vendredi, le 5 janvier 1945.      Les bruits qui circulent de bouche à oreille sont faux à 9O%. Et ceci confirme de nouveau ce que disait Vogel. Tout ce qu’on racontait n’était pas vrai.
  Dans la nuit de mercredi à jeudi, tous les chefs de district (Ortsgruppenleiter) ont reçu l’ordre de revenir de Baden à Colmar, « pour prêter assistance à la population ».  Seul manquait Sengel, qui se cache quelque part en Alsace. Vogel était resté en majeure partie à Emmendingen. Il ne s’y trouvait pas bien. Au début, il devait même aller chercher le bois pour se chauffer. C’est seulement les  8 derniers jours qu’il a été mieux loti.  Il a subi le bombardement de Fribourg, mais sans dommage. Notre entreprise à Fribourg n’est pas   atteinte.
  Hier, Vogel s’est annoncé à l’Ashoted  (15). Il a fait semblant de vouloir maintenant prendre la direction de l’Ashoted et doit avoir aujourd’hui un entretien avec Heidet à ce propos. Il  a dit, me concernant : « Le  Gauleiter voulait seulement nous mettre en sûreté, Keppi et moi, afin que nous ne tombions pas entre les mains des Français ! »  Le Kreisleiter a dit à Vogel à mon sujet :  « Rossé est sûrement depuis longtemps déguisé en moine dans quelque couvent, et se trouve probablement chez les Amérivains ! ». Personne ne pense que je suis à Colmar.
  Le Ortsgruppenleiter  Dirrig n’a pas été tué  non plus lors de l’attaque sur Fribourg, alors qu’on disait le contraire, il y a quelques temps.
  La femme de Vogel a quitté son appartement de la rue du Papier qui est occupée par les soldats, et habite chez sa fille, dans la rue Montferrat. Mais Vogel ne veut pas habiter là, de peur de tomber aux mains des Américains,  en cas d’ attaque soudaine ; il a trouvé refuge aux  alentours de la rue de Breisach ou de la rue de Bâle.
 
Samedi, le 6 janvier 1945.      Le Courrier de Colmar (Kolmarer Kurrier), qui est sorti le 2 janvier, n’avait plus paru depuis, car une bombe est tombée dans l’imprimerie à Emmendingen, où il est tiré ;  il n’est venu que tard, aujourd’hui…
  Il est de plus en plus évident que, dans la partie de l’Alsace non occupée par les Allemands, deux nouvelles classes, celles de 1928 et 29 seront appelées au service militaire…. La commune de Sundhouse, près de Sélestat, a été évacuée.  Il apparaît que beaucoup de localités autour de Mulhouse (comme Sausheim) ont été évacuées par les Allemands. Les habitants sont hébergés dans les villages des environs de Rouffach…
  Madame Dr.S.  a dû se rendre ce soir chez Manny, à la clinique St Joseph, afin de le porter malade pour une longue période.  Manny a été destitué par une décision  de Himmler lui-même, parce qu’en partant, il a laissé la ville dans un complet désordre.  Le SS et chef de police Suhr, qui commande Colmar en ce moment, a fait un rapport contre  Manny,  où il le tient pour responsable de toutes les saisies,  vols,  etc… Manny affirme que Suhr n’a fait cela que pour cacher tous les larcins que les SS ont commis à Colmar, début décembre.  A l’époque, toutes les denrées spéciales, comme des centaines de kilos de café, du schnaps, du vin etc…avaient été dérobés à l’Hôpital civil.  Le successeur de Manny est un certain Schmidt, que je ne connais pas. Il est arrivé sous peu.
  On ne peut pas compter sur les on-dit:  ainsi  Manny  affirme bien que le Dr.Ernst n’est pas arrêté, mais se trouve à Oberkirch, chez le Gauleiter. Par contre, Manny  dit aussi que Gaertner, le directeur du cabinet ministériel (Ministerialdirektor)  est mort à Strasbourg.  Il a été atteint d’une balle de… à quoi s’est encore ajoutée une pneumonie…
 
Dimanche, le 7 janvier 1945.       Vendredi dernier, le directeur de publication Marchesi était là et s’en est pris à Kampmann et à Mutz. Tous deux doivent être licenciés. Il a voulu que Charles Mangold se propose, avant-hier matin à 1Oh, à Emmendingen, pour le remplacer.  Charles doit se charger là-bas du Courrier de Colmar ( Kolmarer Kurrier).  Charles est allé voir Mme Dr. S. qui lui a  établi un certificat disant qu’il a besoin d’être soigné à l’hôpital et ne peut, de ce fait, pas partir… Le médecin du district,  Eisenlohr, a pris un logement à la clinique Ste Thérèse… La semaine dernière, des agents de la Gestapo ont annoncé qu’un nouveau convoi de prisonniers doit partir de l’Alsace vers Baden cette semaine.  Hier soir, subitement, le boucher Bronner a été de nouveau arrêté, et avec lui, le pharmacien Kelber, le marchand de vinaigre Léonard et le  vendeur de radios Girard.  Huit personnes devaient être arrêtées en tout. Mais, apparemment, on n’en a trouvé que quatre.  Les autres se sont, à tous les coups, mises à l’abri.
  Aujourd’hui, le  Gauleiter a fait un discours à Munster…
  Matzlick, le chef de la H.J.  (16) et du 1er Bataillon d’assaut de Colmar, est de nouveau de retour.  Demain, tout un groupe de jeunes Alsaciens est invité à un séminaire de trois semaines dans un camp  d’entraînement de l’Armée.
 
Lundi, le 8 janvier .       Ce matin, à 7h1/2,  Manny, conduit par le chauffeur Horrenburger, a quitté Colmar.  Un départ sans chant ni trompette, d’un type imbu de lui-même…
  Au cours de la journée, j’ai pu lire la copie de ce que Manny avait écrit au  Gauleiter;  dans cet écrit, Manny demande que sa destitution soit  annulée. Il terminait ainsi : « Gauleiter,  rendez-moi ma fonction et mon honneur ».
  On reproche à Manny d’avoir, le 29 novembre, abandonné Colmar sans raison.  Le 27 décembre, un gendarme militaire (Feldgendarm) lui fit parvenir, à l’hôpital St Blaise où se trouve sa femme,  l’ordre de retourner de suite à Colmar.
  Sa destitution avait été décidée par Himmler,  en tant que ministre de l’Intérieur.
  Elle n’avait été communiquée à Manny que verbalement et sans justification, par le ministre Wanner.
  En attendant, Manny s’est fait porter malade pour 4 semaines…
  Aujourd’hui, par l’intervention de Mme Dr.S., la femme du Dr.Schwartz et ses filles sont arrivées ici, venant des Trois-Epis.   Elles  avaient été  fort malmenées par les SS qui résident là-haut.  Les Trois-Epis sont victimes d’importantes destructions et constamment mitraillées. Les habitants se terrent dans la cave du couvent, qui est assez sûre.   La famille Schwartz ne peut plus revenir dans sa maison, occupée par des militaires.  La mère et les filles ont trouvé provisoirement refuge à la clinique. On ignore si le Dr.Schwartz pourra revenir…  Les bruits les plus bizarres  circulent au sujet de la situation en Basse-Alsace.  Il est certain que les Allemands ont réussi à regagner le secteur entier de Wissembourg, une partie de la région de  Haguenau et de Saverne, et  à établir une plus importante tête de pont sur le Rhin au niveau de Gambsheim.
  Mme Dr.S. s’est entretenue longuement aujourd’hui avec le Commissaire d’Etat (Staatskommissar)  Koch, de la Gestapo.  On apprend alors pour quelle raison, ces derniers temps, divers otages ont été arrêtés et conduits à la prison de Haslach. Cette répression est en lien avec la ville de Strasbourg. Lorsque les Français sont entrés à Strasbourg, beaucoup d’Allemands ont voulu retourner en Allemagne par le pont de Kehl.
  Et soudain ont surgi  quelques autos-mitrailleuses des FFI,  qui ont empêché les Allemands de poursuivre leur route.
  Ils ont dû retourner  à Strasbourg, et c’est là que pas mal d’Allemands sont tombés entre les mains des Français.  Immédiatement après la libération, on a réussi à saisir tous les meneurs politiques et on les enferma à Schirmeck et au Struthof.
 On ignore quel sort leur fut réservé ensuite là-bas. On suppose que ce fut le même que celui  que tant d’Alsaciens ont  enduré,  longtemps, à Schirmeck…(17).
  On ne sait encore rien au sujet du retour de Cattin. Par contre, le retour de Febray est certain, grâce à un intervention de la Chambre des Médecins…
  Ces 3 derniers jours, les ordres de recrutement pour les Alsaciens des classes 1926-1928 ont été distribués…
  Dans l’ancienne Ecole normale résident plus de 1OO civils alsaciens , qui sont employés pour les gros travaux ;  on les prend presqu’exclusivement pour transporter des munitions…
 
Mercredi, le 1O janvier 1945.        D’après les informations de la Wehrmacht, les alliés ont pris des troupes de la Haute-Alsace,  pour les envoyer combattre l’offensive allemande en Alsace du nord ;  c’est la raison pour laquelle les Allemands ont attaqué avant-hier au niveau de Marckolsheim et d’Ingersheim. Les deux attaques ont échoué et il y a eu beaucoup de pertes. Sur  Ingersheim, il paraît que les Allemands   ont compté 7OO morts…
  Hier, l’architecte Spittler est décédé à l’âge de 72 ans ; avec lui disparaît, dans le paysage colmarien, une figure belle et pleine de caractère…
  Je prends connaissance d’une information émanant de l’administration colmarienne, selon laquelle un certain Hensinger, en charge des services techniques du gaz et de l’eau, s’oppose  vivement à l’ordre de coupure de gaz, pris entre le 3O.XII.44 et le 1.I.45,  par le responsable de quartier du 64 A.K., avec l’accord du maire  (O.B.)  (18). Car cette mesure, concernant 2.OOO familles colmariennes qui sont exclusivement dépendantes du gaz, et concernant aussi les hôpitaux, les usines et l’usine à gaz,  aura des conséquences catastrophiques pour l’après-guerre.  Mais l’armée ne semble pas s’en préoccuper. Elle veut absolument utiliser tout le charbon pour produire du courant continu…
  Comme les Allemands ont aussi réussi à établir une tête de pont sur  le Rhin au sud de Strasbourg, beaucoup d’Alsaciens craignent qu’ils  parviennent à reconquérir l’Alsace et sont, de ce fait, très pessimistes.  Or cette crainte ne semble pas être sans fondement…
  La radio suisse a annoncé que les ressortissants suisses ont été évacués de Mulhouse et rapatriés en Suisse. On prévoit donc encore des complications à Mulhouse et aux alentours…
 
Jeudi, le 11 janvier 1945.        On apprend les choses les plus folles au sujet des pillages perpétrés par les Waffen-SS  et la Wehrmacht, fin novembre et début décembre. Ce sont particulièrement les pied-à-terre des généraux Tschammer et Foerster qui ont été vandalisés.
  Hier après-midi, un obus est tombé dans le quartier de la rue de Fribourg et a tué deux petits enfants  qui étaient en train de jouer.  En règle générale, tout le quartier de Wintzenheim a été fortement  mitraillé…
  Les différentes administrations déménagent en grand nombre leurs bureaux du nord de la ville vers l’est… A plusieurs signes, on peut déduire que l’armée s’apprête à repousser une attaque sur Colmar venant de l’ouest et du sud-ouest. C’est pourquoi des pièces d’artillerie sont disposées en ce moment ( 19) au Diaconat, à la villa Ingemeyer etc.
  Cette offensive pourrait surgir du côté de Wintzenheim. C’est la bataille pour toute la vallée de Munster qui semble se préparer.  Gunsbach et Walbach ont été très touchés. Les Américains ont pris le Galz et il paraît qu’ils sont aussi arrivés à Katzenthal.
  Un ordre vient tout juste d’être donné pour que Orbey, Labaroche, les  Hautes et les Basses-Huttes soient évacuées. Les habitants seront logés dans la vallée de Munster.  On n’ose apparemment pas leur faire l’affront de les diriger  sur la rive droite du Rhin, vers l’Allemagne. La nuit dernière, de nouveau, des obus sont tombés sur le quartier de Wintzenheim et dans la Speck (2O).  Le boulanger  Weinzorn de Niedermorschwihr a été tué avec 4 membres de sa famille.   La maison de l’épicier Engasser, dans la rue de Mulhouse, a été détruite.
 
(La suite prochainement dans le mensuel La Voix dans le Désert,  n° 24,  mars 2O21).
 
Notes :
 
(1)    Les Allemands avaient prévu d’interner Joseph Rossé dans un camp de concentration berlinois  (Cahiers J.Rossé 2O19 n° 2, p. 8O).
 
(2)     Voir le mémoire de Geoffrey Koenig :  L’armée tiendra jusqu’au bout. L’armée allemande dans la poche de Colmar, novembre 1944 – février 1945  (Ed.L’Harmattan, 2O2O),  dont un  commentaire a paru dans les Dernières Nouvelles d’Alsace  du 12 décembre 2O2O.
 
(3)      L’armement   (Voir aussi : Michel Hérubel,  La Bataille des Ardennes.  Presses de la Cité, 1979) :
 Américain-français :   Mortiers de 1O7 mm – Mitrailleuses Browning de 12,7 mm – Bazookas  -  Canons anti-chars de 57 mm -  Chars M1O tank destroyer de 26 tonnes, armés d’un canon de 75 mm . « Il détruisait tous les chars allemands à moins de 9OO mètres »  (op.cit. p.35)  - Chars M4 Sherman  équipés d’un canon de 75 mm-  Canons de 1O5 mm Howizer M2 et de 155 mm  -  Halftracks  -  Chasseurs bombardiers Thunderbolt (équipés de bombes au napalm) .
 Allemand :     Chars Tigre avec canon de 88 mm « qui surclassent de loin les Shermans »  (op.cit. p.223) – Chars Panthère avec canon de 75 mm -  Chars MK4S  (75 mm) -  Canons  de 38O mm et 28O mm sur voie ferrée (ligne Siegfried) – Canons DCA  de 88 mm antichar – Quadruples DCA de 2O mm montés sur chars Mark IV -  Canons antichar PAK (« Panzer anti-Kanonen »)  -   Canons d’assaut :   l’Eléphant, 68 tonnes, pas utilisé en Alsace ;  Le Jaguar ;  le M IV ;  le Bourdon avec canon de 1O5 mm ;  le Jagdtiger, 76 tonnes  -  Mortiers de 8O mm   -  Les redoutables lance-grenade antichars à charge creuse  Panzerfaust,  de 6O m de portée,  fabriqués à partir de 1942 à plus de huit millions d’exemplaires  -  Autochenilles blindées Sd.Kfz.251 Hanomag  -  Blindés de transport Hanomag -  Mitrailleuses Mauser 42  -  Pistolets mitrailleurs PM 38 (Sturmgewehr)  -  Mines  T   -  Aviation :  Messerschmitt 1O9 ;  Focke Wulf 19O  (avions de chasse) ;  Junkers 188  (bombardiers de piqué) ;  Biréacteur de chasse Messerschmitt 262  (premier avion à réaction du monde) ;  V 2 (tombés sur Anvers).    Ces listes ne sont pas exhaustives.
 
(4)      Luzian Manny était né le 6 décembre 1892 à Strasbourg, de nationalité allemande. Il devint avocat à Fribourg -en -Brisgau. Le Gauleiter  Robert Wagner, auquel  Manny fit gagner un procès, lui procura en retour  le poste de Commissaire de l’Administration de la ville de Colmar (Stadtkommissar)  en novembre 194O. Puis, le 15 mars 1943, il obtint le titre  de Premier bourgmestre  (Oberbürgermeister)  de Colmar.  Maire de Colmar, il succédait à Edouard Richard (1935-194O), qui reprit la mairie de 1945 à 1947.  Manny était passionné par la culture germanique  et créa en 1941 le « Kolmarer Geschichts- und Museum Verein Martin Schongauer », dont il fut le président.  Il publia aussi en  1942, aux éditions Alsatia, le livre : Kolmar im Elsass .  Rossé ne semble lui en porter aucune reconnaissance et ne l’aime pas.  La version la plus connue prétend qu’au courant de l’ automne 1944, Manny, parti à la chasse, fit l’affront à Heinrich Himmler de ne pas être présent lors de  sa visite à Colmar,  et fut  destitué en conséquence le 7 décembre 1944. Cependant le journal de Rossé met cette thèse complètement en échec.  Il ne mentionne pas du tout cet épisode,  et  donne  une autre  version :   Manny aurait été limogé   à cause de sa mauvaise gestion de la ville et  parce qu’il avait quitté Colmar  le 29 novembre,  sans raison  valable.  D’après Rossé, Manny revient à Colmar le 21 décembre.  Il est donc là pour la visite du  Gauleiter  Robert Wagner à Colmar le 22 décembre.  Comme on peut le lire, le 22 décembre il est seulement menacé  de destitution.  Celle-ci ne pouvait donc pas avoir eu lieu déjà le 7 décembre .   On le voit  encore bien en place et actif le 24 décembre.  Sa destitution  lui est  annoncée lorsqu’il  se trouve au chevet de sa femme à l’hôpital  St Blaise,  le 27 décembre et qu’on lui  demande de venir d’urgence.   Elle avait été ordonnée par Himmler.  Le  Gauleiter visiblement décidé  à se débarrasser de Manny, avait  trouvé de bons prétextes et avait fait remonter l’affaire  jusqu’en plus haut lieu.  Manny  ne quitte Colmar que le 8 janvier 1945.   Son naïf  recours en grâce auprès du Gauleiter   restera forcément sans  effet.   C’est Karl Schmidt qui   succédera à Manny jusqu’en 1945.   Pour  regagner  la faveur de Himmler,  Manny  s’engage  alors dans un régiment d’artillerie.  Après la Libération on ne trouva aucune charge contre lui,  et il put retrouver son cabinet d’avocat à Strasbourg.
 
(5)      Le front alsacien  servait ainsi de barrage à l’avancée des troupes américaines dans les Ardennes.
 
(6)      L’Isteiner Klotz  est un massif rocheux de 17O km2 au sud de la Forêt Noire.  Faisant face à la frontière française, il a été fortifié dès 19O2. Les ouvrages ont été démolis suite au traité de Versailles, en 1921.  Hitler les a fait reconstruire à partir de 1936  dans le cadre de la ligne Siegfried.   On y aménagea  113 bunkers , ayant des épaisseurs de murs et de plafonds de 3m5O,  recouverts d’une coupole de 1O5 tonnes.  Les structures principales se trouvaient enterrées en sous-sol avec 2 km de couloirs, escaliers, ascenseurs et voie ferrée. Un escalier de 56 m menait aux observatoires et pièces d’artillerie qui tiraient sur l’Alsace.  Il reçut le nom de Mur de l’Ouest (Westwall).
 
(7)      Chef de l’Administration civile.
 
(8)     Après le partage des Balkans, le 1O octobre 1944, par Churchill et Staline à Moscou, qui, concernant la Grèce, attribuait 9O% aux Occidentaux et 1O% à la Russie, le Parti communiste grec tente de s’emparer d’Athènes, mais est contré par les Anglais.  La terrible guerre civile qui s’en suit  se termine par un cessez-le-feu le 14 janvier 1945,  avec l’écrasement des Communistes et la victoire des Occidentaux.
 
(9)      Médard Brogly est né à Rixheim le 29 avril 1878. Il enseigne à Colmar et à Mulhouse. Est élu député au Landtag d’Alsace –Lorraine en 1911. Il est arrêté deux fois, en 1914  et 1915 à cause de ses convictions pro-françaises.  De 1919 à 1922, il est conseiller général du canton de Habsheim et député du Haut-Rhin de 1919 à 1924 .  Il est conseiller général du canton de Huningue, de 1928 à 1939.  Il est réélu député en 1928, siégeant d’abord comme indépendant puis comme républicain du centre. En janvier 1936 il est élu sénateur.  Il  refuse de voter   les  pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le 1O juillet 194O.  En 1941, il est président  du Conseil d’adminis tration de l’Alsatia, Joseph Rossé en étant le directeur général à Colmar.  Il est poursuivi en 1944 pour son implication dans la résistance alsacienne et réussit à se  cacher à Colmar, comme le mentionne  Joseph Rossé dans son journal.  Médard Brogly a écrit  un livre:  La grande épreuve. L’Alsace sous l’occupation allemande  (éditions du Cerf,  1945).  Il est mort le  5 décembre 1959 à Riedisheim.
 
(1O)  Au sujet des bombardements des villes allemandes, voir notre mensuel  n° 22 de décembre 2O2O,  note  7.
Kayserslautern, en Rhénanie-Palatinat, ville de  plus de 1OO.OOO habitants,   a été bombardée dans la nuit du 28 septembre 1944.   La ville de Fulda a subi des bombardements  le 12 septembre  et le 27 décembre 1944 : 1.5OO morts, 3O% de la ville détruite, et notamment dans cette ville historique,  de nombreux édifices anciens .  
  On peut compter environ 9O  villes allemandes détruites par les bombardements alliés.  La lecture de l’histoire est tellement partisane, qu’on n’a  jamais osé faire état des paroles du très  honoré Winston Churchill : « Je veux qu’on me donne les moyens de griller les 6OO.OOO réfugiés venant de Breslau qui se trouvent à Dresde »  (Propos  cités par David Irving).  « S’il le faut, nous espérons que chaque maison pourra être détruite dans chaque ville allemande (…).Vous devez comprendre que cette guerre n’est pas dirigée contre Hitler ni contre le national-socialisme, mais contre la force du peuple allemand, que nous voulons briser à tout jamais.  Peu importe qu’elle soit entre les mains d’ Hitler ou d’un prêtre jésuite ! »  (Propos recueillis par Emrys Hugues).  Voir internet :  «  Le bombardement  ‘allié’ de l’impérialisme anglo-américain en 1944-1945 »,  où l’on peut lire aussi que  «  la destruction de Dresde  par des bombes incendiaires  causa plus de morts  que ne devaient en causer les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki ».  Le bombardement allié des villes françaises est également passé en revue.  Hitler n’avait jamais fait cela. 
 
(11)   Pendant l’été 1943, Joseph Rossé et Jean Keppi avaient élaboré un programme en vue du retour de l’Alsace à la France, en cas de réussite d’un complot contre Hitler :  deux  projets d’attentats avaient déjà échoué  les  13 et 21 mars 1943, faisant suite à ceux de 1933, 1934, 1936, 1939, 1941. Un groupe d’officiers autour du colonel Claus von Stauffenberg préparait un nouvel attentat pour  le mois de février 1944.  Pour Rossé et Keppi,   les mesures immédiates à prendre en cas de réussite,  concernent les   Alsaciens qui se trouvent dans le Reich : ouvriers, soldats, prisonniers, déportés à l’Est, doivent être immédiatement libérés et rapatriés en Alsace (I, art. 7, 9-12).  En revanche, personne (en dehors des membres de la Wehrmacht allemande)  ne pourra quitter l’Alsace « sans être en possession d’une autorisation délivrée par l’administrateur d’arrondissement  ou le préfet de police compétent » (II, art. 1O).  Le  Sofortprogramm  de Rossé et Keppi est traduit dans l’ouvrage de Michel Krempper :  Joseph Rossé, Alsacien interdit de mémoire  (éd.Yoran, 2O16), pp. 4OO à 4O3. Il avait été approuvé par le Cercle des résistants colmariens.  Il n’était  pas étranger aux soupçons  qui pesaient sur Rossé dans les milieux de la Gestapo,  ni à la tentative d’arrestation dont il a été l’objet le 2 décembre 1944.
 
(12)   Voir  notre mensuel de décembre 2O2O, n° 22, note 1O, sur Robert Ernst.
 
(13)   Il y avait une rivalité entre Leclerc et de Lattre.  Le général Leclerc, commandant la 2e Division blindée était soutenu par le général Juin , chef d’état -major  du général de Gaulle;  de Lattre, lui, est appuyé par les Américains qui sont hostiles à Leclerc et critiquent les  compétences de la 2e Division blindée.  Leclerc ne veut plus  être sous les ordres du général de Lattre,  auquel il reproche de  saboter la 2e D.B. à son profit,  et demande à être relevé de ses fonctions.  Les faux bruits qui couraient sur la destitution du général de Lattre étaient-ils une réminiscence de son arrestation,  en novembre 1942,  lorsqu’il a refusé d’obéir au régime de Vichy ?
 
(14)    Il faudrait sans doute lire Herzog.
 
(15)   Nous n’avons pas réussi à savoir ce qu’était l’Ashoted à Colmar.  
 
(16)   H.J.   Hitlerjugend  (Jeunesses Hitlériennes).
 
(17)   Cinq pages sont consacrées à l’occupation française des camps de Schirmeck et du Struthof par l’historien Bernard Wittmann dans son ouvrage sur Jean Keppi  ( éd.Yoran, 2O16),  pp. 313-317. Voyez aussi :  Michel Krempper : Aux Sources de l’Autonomisme alsacien-mosellan (éd.Yoran,  2O15), pp. 333-334, avec le témoignage du pasteur Marylène Hoffet.
Après la Libération, les camps de Schirmeck et du Struthof reprirent du service jusqu’en décembre 1945 sous direction française. Y furent enfermés, sans jugement, des collaborateurs, des autonomistes, avec  femmes, enfants, vieillards : plus de sept mille personnes sans doute en un an, dont trois cents enfants en janvier 1945.
Une thèse a été soutenue en 2O12 par une historienne australienne, sur le journal d’une détenue, Anni Kraenker     native de Dieffenbach, qui raconte  les sévices subis dans ces camps français, par des prisonniers, dont certains sont morts de  faim, de froid, ou se sont suicidés.  L’abbé Lucien Jenn, arrêté au presbytère de Bischoffsheim, le 12 janvier 1945, est resté en détention un an, d’abord à Schirmeck puis au Struthof français ;  il a écrit un mémoire de plusieurs centaines de pages. Il y décrit les « coups, tortures, brutalités, jeux sadiques des gardiens français, le travail forcé dans la neige et par un froid sibérien, les maladies (scarlatine, diphtérie), le manque d’hygiène et de nourriture, les violences sexuelles exercées sur des jeunes femmes livrées aux gardiens (certaines se suicideront), les internés dépouillés par les gardiens  de leur argent, valises, chaussures, manteaux, montres , bijoux etc. »  (op.cit. p. 314).  Continuons la citation des pages de Bernard Wittmann :  « Le sadisme et la cruauté de certains gardiens semaient la terreur parmi les internés :  coups de cravache, de pied et de poing  (…), traitements dégradants tels, par exemple, l’obligation d’arracher avec les dents des clous pris dans des flaques d’urine gelée au sol (…)  Ramper sur le ventre, sur 10O m, se relever, se jeter à terre de nouveau, durant une heure et plus (…) Celui qui manifestait le moindre signe de fatigue se voyait bourré de coups de pied ; lorsqu’il essayait de se relever, c’était une grêle de coups de poing dans la figure.  Certains internés étaient battus à mort ».
Une institutrice raconte la mort d’un enfant de deux ou trois ans, une chaîne ininterrompue de morts, des prisonniers devant sucer la glace pour s’hydrater,  d’autres forcés de ramper dans la neige des heures durant, ou de porter de lourdes pierres au sommet d’une colline, les redescendre et les remonter ensuite, sous les coups et les insultes. Elle raconte comment on a forcé les détenus  à recouvrir de neige, avec des pelles, un homme allongé  sur le sol gelé  (op ;cit. p. 315).  C’était au point qu’une baraque où avaient lieu les sévices a été appelée « s’ Schlaahüss »,  en alsacien : l’abattoir.
Les gardiens français s’en prenaient particulièrement à la dizaine de prêtres et pasteurs autonomistes, comme l’abbé Brauner, qui mourra sous les sévices, Rauch (de Bergheim), Jenn (de Bischoffsheim).
« Pas un mot de ceci dans nos livres d’histoire, ni au Mémorial  de l’Alsace-Moselle à Schirmeck »  écrit B.Wittmann (p.317).
Or, voici la question que je me pose :
J’ai visité le camp du Struthof en 1948 avec mes parents : j’avais trois ans. Mes parents ont terriblement insisté pour qu’on me laisse entrer et ont dit au portier : « C’est pour qu’elle n’oublie jamais ».
En effet, je n’ai jamais oublié ce que j’ai vu  à l’intérieur : il y avait des baquets en pierre remplis de morceaux de chair dans un liquide, sans doute du formol.  D’autres remplis d’os. D’autres remplis de cheveux et de dents.  J’ai vu le chevalet de torture plein de sang. Une table de dissection  carrelée de  blanc. Il me semble qu’il y avait non pas un, mais deux fours crématoires ouverts, avec des os calcinés, et devant, des crochets de boucher encore rouges de sang séché.  On est allé aussi,  plus bas,  à la chambre à gaz.
On nous avait présenté ces choses comme étant des vestiges nazis. Mais comment se faisait-il qu’en 1948, ces vestiges étaient encore là ? Ils auraient normalement dû être enlevés par les occupants français, sans quoi  les prisonniers et le personnel  auraient été des milliers à devoir les côtoyer journellement pendant plus d’un an.
Ou alors, on a reconstitué cela, dans les années 1947, après la fermeture définitive du camp. Mais dans ce cas, après tout ce temps, ces vestiges pouvaient difficilement être considérés comme authentiques.   Où avait-on trouvé les monceaux de dents, de cheveux, d’os et de chairs après l’occupation française ?  Etait-ce une mise en scène ?
Ou alors, l’affreuse hypothèse  -  mais la vérité doit passer par-dessus la bien-pensance, le politiquement correct, et le scandale  -   les choses vues étaient-elles des vestiges français ?  Jusqu’où est allée la cruauté de l’épuration ?  La barbarie n’a pas de nation.  La barbarie est humaine. 
Ces réflexions avaient été envoyées par lettre recommandée A.R., le 6 décembre 2O19  au Courrier des lecteurs des D.N.A .  Elles n’ont jamais paru.
Par contre, elles figurent sur notre site www.museechateaudargent.com  et nous serions heureux  que les internautes et les lecteurs de ce mensuel nous donnent leur avis et leurs réponses sur ces terribles et destabilisantes questions.
 
(18)   Oberbürgermeister  (Premier bourgmestre).
 
(19)   Il faut lire :  ZZT   ( Zur Zeit) et non ZZl.
 
(2O)  Il faut lire :  la Fecht, rivière qui passe à Wintzenheim.  
 
L A       P H R A S E       D U       M O I S :  
 
« Les Américains, au lieu d’observer une attitude digne et conforme à la justice,  ont  hélas ! adopté les pires méthodes de la Gestapo » .                
Michel Hérubel,  La batailles des Ardennes.  (Presses de la Cité, 1979)  p. 24O
 
 La Voix dans le Désert.  Mensuel du Château d’Argent.
Directrice de publication :  Danielle Vincent.
Editions du Château d’Argent, 185 rue de Lattre de Tassigny, 6816O Ste Marie-aux-Mines.
Mise en  page et impression :  ZAPA Informatique.
ISSN :  265O-7225.